<?xml-model href="http://docbook.org/xml/5.1/rng/docbook.rng" schematypens="http://relaxng.org/ns/structure/1.0"?><?xml-model href="http://docbook.org/xml/5.1/rng/docbook.rng" type="application/xml" schematypens="http://purl.oclc.org/dsdl/schematron"?>
<book xmlns="http://docbook.org/ns/docbook" xmlns:xlink="http://www.w3.org/1999/xlink" version="5.1" xml:lang="fr">
   <info>
      <title>La plasticité de la perception des villes dans Les Beaux Quartiers de Louis
         Aragon</title>
      <author>
         <personname>
                <firstname>Valentine</firstname>
            <surname>Lecocq</surname>
         </personname>
         <affiliation>
            <orgname>ENS de Lyon</orgname>
         </affiliation>
         <email>valentine.lecocq@ens-lyon.fr</email>
         
      </author>
      <cover>
         <mediaobject>
            <imageobject>
               <imagedata fileref="Images/CouvertureAragon.jpeg"/>
            </imageobject>
         </mediaobject>
      </cover>
      <copyright>
         <year>2020-04-01</year>
         <holder>
            <link xlink:href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/">Livret mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons
               Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage dans les mêmes conditions 4.0 International</link>
            <inlinemediaobject>
               <imageobject>
                  <imagedata align="center" width="70" fileref="Images/Licencecc.png"/>
               </imageobject>
            </inlinemediaobject>
         </holder>
      </copyright>
   </info>
   <chapter>
      <title>Introduction</title>
      <para>Les Beaux Quartiers est un roman écrit par Louis Aragon et publié en 1936. C’est
                le deuxième volume du cycle « Le Monde réel » entamé par l’auteur avec Les Cloches
                de Bâle en 1934. Dans Les Beaux Quartiers, on suit les personnages d’Armand et
                d’Edmond Barbentane, deux frères, au cours de leurs pérégrinations divisées en trois
                parties au sein du livre : « Sérianne », « Paris », et « Passage-Club ». Ces trois
                noms de parties désignent des lieux. Tout d’abord, Sérianne est une petite ville
                provençale où grandissent les deux frères dont le père est docteur et maire de la
                ville. Même si Armand adolescent est le personnage principal de cette partie,
                Sérianne nous est donnée à voir au travers d’une sorte de kaléidoscope constitué par
                toutes les perspectives individuelles des habitants de la ville. Ensuite, la partie
                « Paris » se centre plutôt sur la vie d’Edmond dans la capitale, même s’il y sera
                bientôt rejoint par son jeune frère. Edmond fait ses études de médecine à Paris dans
                le cinquième arrondissement et découvre petit à petit les fameux beaux quartiers.
                Cette partie est émaillée par des retours sur Armand qui débarque à Paris et devient
                mendiant avant de trouver du travail dans une usine Wisner dans la partie « Passage
                Club ». Ce dernier segment se focalise sur un club de jeux d’argent imaginé par
                Aragon qu’il situe à côté du passage de l’Opéra qui se situerait aujourd’hui près du
                Boulevard des Italiens dans le neuvième arrondissement. Là, Edmond lâche les études
                de médecine et passe beaucoup de temps avec son amante Carlotta qui fait naître chez
                lui une passion pour les jeux d’argent. </para>
      <para>Les Beaux Quartiers est donc un roman directement et explicitement organisé autour
                de villes dans lesquelles évoluent les personnages. Il est important de préciser ici
                que la ville n’est pas simplement un décor, un arrière-plan pour les péripéties des
                personnages. Le cadre urbain n’est pas inerte ni constitué simplement de bâtiments :
                la ville vaut aussi pour ses habitants et leurs façons d’occuper l’espace public.
                Plus précisément ici, la ville emplie par la foule constitue un motif récurrent au
                sein du roman, on étudiera la façon dont la ville change face aux rassemblements et
                dans quelle mesure une telle occupation de la ville donne lieu à un traitement
                poétique de cet espace. On s’intéressera également au fait que chaque personnage
                dans ce roman a une perception personnelle de la ville qui indique quelque chose
                quant à son état d’esprit. La ville est aussi un support pour la réflexion voire un
                révélateur de nouvelles vérités, notamment pour Armand. La plasticité de la
                perception des villes sera aussi abordée dans le cadre de son rôle dans la
                progression du roman et de l’affirmation des deux trajectoires antagonistes des deux
                frères : Armand connait tout au long de cette œuvre une descente sociale qui se
                traduit par une occupation de Paris caractérisée par l’errance et la découverte des
                quartiers populaires alors qu’Edmond s’émancipe du cinquième arrondissement étudiant
                pour atteindre les beaux quartiers du côté de Neuilly et du Parc Monceau. Enfin, on
                s’interrogera sur le rôle de la ville dans le projet d’Aragon de « manifester
                l’unité de la vie nationale » dans son roman. </para>
   </chapter>
   <chapter>
      <title>Armand à Sérianne et à Paris: sa compréhension progressive de sa destinée dans et par
            les villes </title>
      <sect1>
         <title>Sérianne pour Armand : le cadre enchanté de Sérianne-le-haut comme support de
                l'imagination et échappatoire </title>
         <para>La première partie des Beaux Quartiers correspond à l’époque du début de
                l’adolescence pour Armand Barbentane. Dans sa ville natale, si Armand habite avec
                ses parents dans le bas de la ville, il préfère aller passer son temps à
                Sérianne-le-haut dans les ruines d’anciennes demeures somptueuses. Il est
                intéressant de prêter attention à la perception qu’a Armand du délabrement de
                l’endroit décrit ici par ce qui semble être un narrateur omniscient : </para>
         <para>
            <emphasis>Il y avait une grande maison tout en haut de la colline, là où déjà les rues se
                décomposaient, les toitures tombaient, l’herbe envahissait les pièces des anciennes
                demeures nobles. La grande porte de bois vermoulu tenait encore, tout ouvrée de
                guirlandes qu’avaient rongées les vents, dans le porche de pierre rose. Mais, à côté
                d’elle, il y avait un trou dans le mur, et vous pouviez entrer là-dedans sans rien
                demander à personne.</emphasis>
         </para>
         <figure>
            <title>La Provence en 1890, image tirée du site internet de la BNF</title>
            <mediaobject>
               <imageobject>
                  <imagedata fileref="images/BNF3.jpg"/>
               </imageobject>
            </mediaobject>
         </figure>
         <para>La perception qu’Armand a du lieu et toute son imagination investit l’endroit dans
                une forme de « féérie transfigurante » peuplée de « souvenirs des ducs de Provence,
                des passages royaux, des écussons aux portes ». Il s’y imagine des histoires d’amour
                médiévales en écoutant la chanson qu’une dame entonne non loin. La ruine qui est de
                manière générale considérée comme la manifestation d’une décadence est ici perçue
                par Armand comme un cadre de transport vers une autre époque. Cette déréalisation de
                la ville par le jeune homme est analysée par Claudia Bouliane dans son ouvrage
                L’adolescent dans la foule, Aragon, Nizan, Sartre : </para>
         <para>
            <emphasis>Comme beaucoup d’adolescents, si l’on se fie aux psychologues, Armand peine à
                faire le lien entre son monde intérieur, foisonnant de visions romanesques et
                romantiques, et le monde extérieur, à plus forte raison quand sont impliquées les
                relations sociales. Les fictions qui l’habitent, il les transpose dans la vie
                réelle, projetant sur ceux qui l’entourent des informations ou des jugements tirés
                d’elles.</emphasis>
         </para>
         <para>Ainsi, la confusion entre les ruines de Sérianne-le-haut et le rêve romantique
                d’Armand prend fin le soir de la fête qui suit l’élection : </para>
         <para>
            <emphasis>Armand, la réalité pourtant le domine et comme il remarque à cette heure pour la
                première fois les détails lunaires de son vieux Sérianne, comme il est saisi que ce
                ne soit point la cité pleine de chevaliers et de demoiselles qu’il porte avec lui
                depuis des années, mais le vrai Sérianne en ruines, lamentable, et sale, et
                abandonné, avec ses pavés disjoints, le sable encore marqué des rigoles d’hiver, ses
                murs tombants, ses tuiles cassées, des ordures en plein milieu des rues, ses toits
                crevés, sa misère. Pour la première fois, la force étrange des choses telles
                qu’elles sont le saisit. Pour la première fois, il est de plain-pied avec
                elles.</emphasis>
         </para>
         <para>A partir de ce moment, l’appréhension de l’urbanité par Armand répond à de
                nouvelles logiques. S’il persiste dans une forme de déréalisation, c’est dans une
                certaine mesure pour pallier son incompréhension des signes du réel. Petit à petit,
                Armand Barbentane va découvrir son destin en appréhendant de mieux en mieux les
                signes du réel. </para>
      </sect1>
      <sect1>
         <title>L’arrivée d’Armand à Paris : désillusions, errance et découverte d’une nouvelle
                destinée </title>
         <para>Suite à ses accès de déréalisation romantique, Armand Barbentane essaye de
                pratiquer une forme de sémiologie de la ville pour y découvrir son futur. Ici, la
                destinée d’Armand est de devenir ouvrier et prendre part à la lutte des classes.
                Quand il arrive à Paris, sa découverte de la pauvreté et de la fracture de la ville
                entre le monde industrieux et les beaux quartiers se fait progressivement. Dès sa
                première nuit à Paris, il est témoin d’une scène de violence extrême où un jeune
                homme se fait interpeler et battre par la police. La réaction d’Armand est celle
                d’une « espèce de stupeur » face au « mépris total de l’homme qui semblait habituel
                au pavé de Paris ». Par la suite, Armand fait une découverte de la ville au travers
                de son état de mendiant pendant la majorité des parties de « Paris » et
                « Passage-Club ». Cet état de détresse permanente est paradoxalement le moment d’une
                errance pleine de découvertes pour Armand où il sillonne tout Paris. Ce mouvement
                d’exploration frénétique est décrit par Chérine M. Zaki dans son mémoire « La
                perception de la ville dans l’œuvre romanesque de Louis Aragon » : </para>
         <para>
            <emphasis>A l’inverse de son frère aîné qui se laisse éblouir par l’aspect brillant de la
                capitale, Armand parcourt l’ensemble de la ville. Tout d’abord, il parcourt le cœur
                de la ville, comme il parcourra par la suite la périphérie, les quartiers pauvres et
                les quartiers riches. La multiplicité des lieux traversés traduit l’errance du héros
                perdu dans une ville qu’il ne connaît pas et dont la découverte constitue les étapes
                d’une formation politique. Cette prise de conscience politique le conduira, vers la
                fin, à une véritable adhésion au monde ouvrier.</emphasis>
         </para>
         <figure>
            <title>Documentaire de 1910 sur la vie des personnes pauvres à Paris, vidéo tirée du
                    site Internet archive</title>
            <mediaobject>
               <videoobject>
                  <videodata fileref="videos/Documentaire1910.mp4"/>
               </videoobject>
            </mediaobject>
            <mediaobject role="poster">
                    <imageobject>
                        <imagedata fileref="images/posterDocumentaire1910.jpg" role="poster" width="400"/>
                    </imageobject>
                </mediaobject>
            <caption>
                    <para>regardez cette vidéo en ligne <link xlink:href="https://media.tremplin.ens-lyon.fr/ressources/users/ValentineLecocq/videos/Documentaire1910.mp4">au format mp4</link>
                    </para>
                </caption>
         </figure>
         <para>L’une des étapes marquantes de l’initiation d’Armand par la ville est l’expérience
                du congrès ouvrier au Pré-Saint-Gervais. A ce moment dans le roman, l’observation du
                cadre misérable du rassemblement et l’écoute de plusieurs personnes qui lui
                expliquent les enjeux du congrès lui permettent d’avancer dans son cheminement. Le
                décodage de ce qui est en train de se passer implique d’abord un ajustement des
                cadres de sa pensée à ce qui se présente à lui : </para>
         <para>
            <emphasis>Là, sur la pente raide des sentiers, la misère et la pouillerie empruntaient au
                soleil un éclat qui ne trompa point Armand, habitué à la pauvreté méridionale de
                Sérianne : toute la lumière de l’été ne faisait, dans le désordre des cerisiers
                chargés de fruits, et des lilas blancs et mauves, qu’accuser la pagaïe pathétique de
                ces demeures d’hommes en papier goudronné, en bois de rebut, en tôle prête à
                s’envoler, qu’en guise de toit maintiennent de grosses pierres, une brique,
                n’importe quoi de lourd, une girouette, par exemple, échouée là, posée sur son
                ventre alphabétique.</emphasis>
         </para>
         <para>Ici, l’appréhension encore parcellaire de la ville, du bâti et des bicoques de ce
                quartier rend possible une vision réelle et non fantasmée de la situation de
                délabrement du Pré-Saint-Gervais. Depuis la prise de conscience du délabrement de sa
                demeure favorite à Sérianne-le-haut, Armand va, par l’observation et son expérience
                de la ville, prendre conscience de la misère omniprésente dans la France de
                l’avant-guerre. Son entreprise de décodage progressif des signes de la ville semble
                refléter la volonté d’Aragon de pousser ses lecteurs à rechercher eux aussi dans
                leur expérience de l’urbain les marques de la misère qui doivent pousser à un
                engagement. </para>
         <para>La progression d’Armand au sein de ce roman répond donc à une logique de fin
                progressive de l’aveuglement romantique vers une prise de conscience de ce qu’est la
                réalité du monde industrieux des classes populaires. </para>
      </sect1>
   </chapter>
   <chapter>
      <title>Edmond à Paris : entre nostalgie ambiguë de la simplicité de Sérianne et volonté
            d’intégrer les beaux quartiers </title>
      <sect1>
         <title>Une perception de Paris envahie par le souvenir de Sérianne, comme une forme de
                rappel à Edmond de son statut d’étranger par rapport au monde qu’il convoite</title>
         <para>La perspective d’Edmond apparait principalement dans les deux dernières parties du
                roman, « Paris » et « Passage-Club ». S’il veut absolument s’intégrer dans le monde
                des beaux quartiers, la contemplation de la capitale lui rappelle sans cesse sa
                ville natale. Le chapitre XII est particulièrement intéressant de ce point de vue.
                Il y ici une progression qui fait qu’à partir de la première mention de Sérianne
                dans les pensées d’Edmond, les souvenirs de sa vie en Provence viennent envahir sa
                perception de Paris : </para>
         <para>
            <emphasis>Les Tuileries auraient fait un joli terrain, là, sous les arbres encore sans
                feuilles ; ça valait le boulevard à Sérianne.</emphasis>
         </para>
         <figure>
            <title>Le jardin des Tuileries en 1906, image tirée du site internet de la BNF</title>
            <mediaobject>
               <imageobject>
                  <imagedata fileref="images/Tuileries.jpg"/>
               </imageobject>
            </mediaobject>
         </figure>
         <para>Ces souvenirs valent pour ce qu’ils sont : les restes d’une réalité qui n’est
                plus. Edmond insiste sur le fait que c’est dans le passé que Sérianne existe
                maintenant car il veut se lancer à la conquête de Paris : </para>
         <para>
            <emphasis>Avec ça la médecine, c’était immédiatement Paris. Comme Sérianne était beau, quand
                il l’avait quitté dans l’automne ! Un pays de romances, désormais, mais à condition
                de n’y pas revenir. Les regards des voyageurs dans le train vers la capitale… A une
                courbe du chemin de fer, la fumée blanche, au-delà de Lyon, dans le
                wagon-restaurant, une idée enivrante qui commence : la solitude.</emphasis>
         </para>
         <figure>
            <title>Chant provencal de Jean Lassalle</title>
            <mediaobject>
               <audioobject>
                  <audiodata fileref="audios/Chant.mp3"/>
               </audioobject>
            </mediaobject>
            <caption>
                    <para>Ecouter cette audio en ligne <link xlink:href="https://media.tremplin.ens-lyon.fr/ressources/users/ValentineLecocq/audios/Chant.mp3">au format mp3</link>
                    </para>
                </caption>
         </figure>
         <para>L’évocation de Sérianne amène donc des sentiments doux-amers qui se répercutent
                sur la perception qu’Edmond a de sa situation dans la capitale. La vague de
                souvenirs qui envahit ici les pensées d’Edmond fait directement évoluer sa
                perception de Paris alors même qu’à ce moment, il est assis dans la cour du
                Carrousel des Tuileries. A la suite de cet évènement, sa vision de Paris est changée
                et devient ambiguë, la capitale est devenue une ville « splendide, immense et
                obscure ». La rencontre qui survient après ce moment de rêverie sur Sérianne est
                déterminante dans la pensée de l’ambiguïté de Paris : quand Edmond fait la rencontre
                du vieillard, celui-ci va être érigé en symbole de la misère et de la pauvreté dans
                la capitale. Si Armand parvient à regarder en face, de ses propres yeux et par sa
                propre expérience, la violence et le dénuement dans la capitale, Edmond semble avoir
                besoin d’un symbole qu’il trouve dans le personnage de ce vieillard. Dans tout le
                monologue du vieillard qui parle de sa vie dans Paris depuis l’Exposition
                universelle de 1900, on comprend que par ce témoignage de mémoire qu’il incarne
                toute la réalité de Paris qu’Edmond veut fuir en essayant d’accéder aux demeures des
                beaux quartiers. Le souvenir récurrent du vieillard dans la suite du roman incarne
                cette part de la vie parisienne qu’Edmond aura du mal à fuir totalement. </para>
      </sect1>
      <sect1>
         <title>L’arrivée d’Edmond dans le monde des beaux quartiers à la grandeur factice </title>
         <para>L’un des moments majeurs de l’ascension sociale d’Edmond est quand il va déjeuner
                au restaurant de la Cascade au chapitre XVII de la deuxième partie. Cette étape
                coïncide avec la rencontre du jeune étudiant en médecine avec Carlotta qui lui
                permettra véritablement de s’élever dans la société. La description du restaurant et
                de l’ambiance qui règne en cette fin d’après-midi printanière annonce et illustre le
                prochain changement de statut d’Edmond : </para>
         <para>
            <emphasis>Le restaurant de la Cascade était plein de gens qui revenaient de Longchamp ; la
                fin d’après-midi poussiéreuse avec ses rayons obliques à travers les arbres et les
                rivières de cette agonie du Bois de Boulogne se traînait sur une foule mêlée, où le
                populaire de l’herbe avec ses papiers gras, ses jeux bruyants, un ballon qui fout le
                camp tout à coup sous les voitures, faisait mieux ressortir encore le caractère
                d’oasis au champagne, de ce lieu où se réfugiaient les échappés du pesage, devant la
                fraîcheur de l’eau et de la grotte, comme un décor du Châtelet. (…) Des fumées
                machinales au-delà de la Seine rappelaient le monde réel qui recommence où finit la
                flâne et le dimanche.</emphasis>
         </para>
         <figure>
            <title>Toilettes à Auteuil en 1910, image tirée du site internet de la BNF</title>
            <mediaobject>
               <imageobject>
                  <imagedata fileref="images/BNF2.jpg"/>
               </imageobject>
            </mediaobject>
         </figure>
         <para>Deux idées principales ressortent de ce cours passage. Tout d’abord, Edmond
                réussit à intégrer un cercle social sélectif au travers du restaurant de la Cascade
                qui est présenté comme une oasis de richesse au milieu des populations de la classe
                populaire venue aussi à Longchamp. C’est là l’analyse que Chérine M. Zaki livre dans
                son mémoire « La perception de la ville dans l’œuvre romanesque de Louis Aragon » :
                cette soirée à la Cascade est un point de basculement au sein du roman. Ensuite, ce
                « happy few » de la bourgeoisie d’affaires vit dans un univers factice et en
                complète déconnexion par rapport au « monde réel ». Cette dernière expression fait
                retour de façon explicite au nom du cycle dans le cadre duquel Aragon écrit Les
                Beaux Quartiers : son but dans cette série de romans est de livrer une
                représentation complète de la France sur toute la première moitié du XXe siècle. On
                comprend ici que les clients de la Cascade vivent dans une inconscience totale de la
                réalité des classes sociales basses et industrieuses. Au contraire, ils sont englués
                dans un décor idyllique factice comme le montre l’expression « comme un décor du
                Châtelet », c’est-à-dire un décor de théâtre en papier mâché. </para>
         <para>L’insistance de Louis Aragon sur le caractère factice du monde des beaux quartiers
                est particulièrement visible quand le narrateur décrit la demeure de Joseph Quesnel
                près du parc Monceau : </para>
         <para>
            <emphasis>Le cabinet de travail de Joseph Quesnel donnait sur le parc Monceau. A travers les
                grands tulles des fenêtres, le soleil passait par les jeunes pousses tendres des
                arbres, le feuillage tacheté couleur tilleul, et il montait du parc des rires
                d’enfants, le crissement du gravier. Là-bas, de fausses ruines romaines jouaient
                avec l’eau, comme dans un suprême effort du paysage impressionniste en plein Paris
                pour marier à Sisley Claude Gelée, dit le Lorrain. On oubliait ainsi le pavé voisin
                de l’infâme butte Monceau, de la butte chiffonnière bâtie avec les excréments de
                Paris, dont le souvenir s’effaçait à force de grâces dans ce décor imité des
                promenades aristocratiques de Londres, qu’entourent avec indulgence les demeures des
                grands banquiers du Second Empire.</emphasis>
         </para>
         <para>Le narrateur insiste ici sur le caractère composite et peu harmonieux de l’un des
                beaux quartiers dans le huitième arrondissement. Dans le parc Monceau, les « ruines
                romaines » ne sont pas authentiques et l’idée générale de ce parc est le résultat
                d’une copie des « promenades aristocratiques de Londres ». Ici, la description
                semble émaner non pas du regard d’Edmond mais bien d’un narrateur qui montre au
                travers de sa discussion de la ville que les habitants des beaux quartiers vivent
                comme Armand dans un aveuglement par rapport à une réalité qu’ils ne peuvent ou ne
                veulent pas voir, il s’agit ici de l’état de « l’infâme butte Monceau, de la butte
                chiffonnière bâtie avec les excréments de Paris ». Ce moment dans le roman
                correspond aussi à la séparation totale et irrésoluble des trajectoires de vie
                d’Edmond et d’Armand : alors que le premier s’apprête à travailler dans les hautes
                sphères de l’industrie française avec Quesnel, le second va commencer un labeur
                diamétralement opposé à celui de son frère, tout en bas de l’échelle sociale. </para>
         <para>Finalement, tout au long des Beaux Quartiers, Edmond va s’approcher d’une
                connaissance de la diversité et de la misère du monde réel sans vraiment pouvoir la
                regarder. Au contraire, il va progressivement se tourner vers l’admiration et
                l’intégration d’un monde où la richesse et la grandeur sont factices et fonctionnent
                comme des œillères qui empêchent le personnage de prendre conscience de la réalité
                parisienne.</para>
      </sect1>
   </chapter>
   <chapter>
      <title>La clôture hermétique entre centre et marge dans les villes : la volonté d’une
            représentation totale et symbolique de la société française </title>

         <para> Au-delà de l’approche subjective des deux héros Armand et Edmond, le narrateur
                donne à voir les multiples facettes de Paris et Sérianne. Comme on l’a précisé plus
                haut, cette représentation des villes répond à une volonté de représentation
                complète de la société française de l’époque. Il est intéressant de s’intéresser aux
                dichotomies qui divisent les deux villes entre leurs beaux quartiers et leurs
                quartiers populaires, entre leurs parties visibles et invisibles, entre leurs
                centres et leurs marges. Cette démarche répond à un but politique de cette série du
                « Monde réel », celui de mettre en avant dans le roman une représentation explicite
                de la lutte des classes. Le chapitre liminaire de la partie 2 « Paris » illustre
                particulièrement bien cette mise en confrontation des deux classes en lutte : </para>
         <para>
            <emphasis>Les beaux quartiers… Ils sont comme une échappée au mauvais rêve dans la pince
                noire de l’industrie. De tous côtés, ils confinent à ces régions implacables du
                travail dont les fumées déshonorent leurs perspectives, rabattues quand le vent s’y
                met sur leurs demeures aux teintes fragiles. Ici sommeillent de grandes ambitions,
                de hautes pensées, des mélancolies pleines de grâce. Ces fenêtres plongent dans des
                rêveries très pures, des méditations utopiques où plane la bonté.</emphasis>
         </para>
         <para>Ici, l’opposition entre les deux classes est inscrite dans l’espace urbain mais
                aussi dans un ordre symbolique où les quartiers populaires où habite la classe
                ouvrière sont caractérisées par la noirceur, la fumée et l’idée d’un « mauvais
                rêve » alors que les beaux quartiers sont au contraire les lieux de la « bonté »,
                des « rêveries très pures » et des « hautes pensées ». Le traitement axiologique de
                la division de Paris par quartiers populaires ou aisés montre l’inscription dans
                l’espace urbain parisien de la lutte des classes. </para>
         <para>Un autre passage des Beaux Quartiers illustre les aspirations de Louis Aragon au
                moment de l’écriture du cycle du « Monde réel ». En effet, la description des bas
                quartiers de Sérianne et de ses habitants au moment de la fête électorale répond à
                une volonté de représentation totale de la société française, même de ses membres
                essentiels mais invisibilisés au plus bas de l’échelle sociale : </para>
         <para>
            <emphasis>Il semblait que tout ce qu’on oubliait toujours, pensant à Sérianne, tout ce qui
                n’y était ni boutiquier, ni rentier, ni prêtre, ni propriétaire, tout ce qui n’était
                ni Mme Serbolet, ni M. Arnaud, ni MMmes Cotin, ni les Barrel, tout ce qui faisait
                dans la vie de Sérianne la vie habituelle, et plus jamais remarquée dans cette vie,
                était monté là dans un sentiment incompréhensible, dont échappait le motif. (…) Il y
                avait là tous ceux sans qui les autres, ceux qui les regardaient venir, seraient
                morts de faim au milieu d’un univers sauvage, nus, et dans leurs excréments. Et eux
                qui les regardaient venir n’avaient jamais été plus laids, plus peureux, et plus
                drôles.</emphasis>
         </para>
         <para>La représentation de cette classe populaire ignorée coïncide avec leur reconquête
                partielle et temporaire de la ville haute au travers de leur manifestation spontanée
                contre le docteur Barbentane. Ici, le narrateur donne à voir un embryon de lutte des
                classes dont le combat a lieu au travers d’une occupation spontanée de l’espace
                urbain. </para>
         <para>La lutte des classes qu’Aragon veut mettre en avant dans son cycle du « Monde
                réel » se retrouve ici dans la représentation de la ville et les modes d’occupation
                de l’espace urbain. Sans tomber toutefois dans un modèle de roman didactique et avec
                l’unique but de pousser ses lecteurs à l’engagement, cette œuvre présente aussi un
                traitement poétique de la ville au travers de son occupation par la foule. </para>
   </chapter>
   <chapter>
      <title>Le bouillonnement de la foule : une mise en mouvement fascinante des villes qui
            permet leur traitement poétique </title>

         <para> Claudia Bouliane étudie spécifiquement les scènes de foule au sein des
                Beaux Quartiers et montre leur importance et leur « fonction structurale » : on
                retrouve une scène de foule au cœur de chaque partie. Pour « Sérianne », c’est la
                fête qui suit l’élection du docteur Barbentane, pour « Paris », c’est la fête qui
                suit l’élection de Poincaré et le congrès ouvrier au Pré-Saint-Gervais, pour
                « Passage-Club », c’est la fête du 14 juillet 1913. Ces moments dans le récit sont
                l’occasion d’une poétisation de la représentation de la foule et d’une résurgence du
                surréalisme dans l’écriture d’Aragon. Par exemple, lors du rassemblement qui suit
                l’élection de Poincaré sur les Champs Elysées, la foule est décrite comme une mer en
                furie et les chapeaux des femmes subissent un traitement poétique surréaliste : </para>
         <figure>
            <title>La foule du 14 juillet 1919 à Paris, image tirée du site internet de la BNF</title>
            <mediaobject>
               <imageobject>
                  <imagedata fileref="images/Foule.jpg"/>
               </imageobject>
            </mediaobject>
         </figure>
         <para>
            <emphasis>De la mer humaine comme des mâts s’élevaient les bronzes noirs des lampadaires et,
                sur leurs radeaux de pierre, les villes de France stupidement arrimées. Le trafic
                embarrassé se résumait dans un encombrement qui, tenant le centre de la place, s’en
                allait cornant vers la rue Royale. Des grands chapeaux de femmes avec des
                échafaudages de tulle et de plumes, et déjà des pailles qui font à Paris leur
                apparition bien avant les beaux jours, surnageaient là-dessus comme le reste d’un
                festin à la dérive, à quoi se mêlait l’ironie de la manne d’un boulanger.</emphasis>
         </para>
         <para>Ici, le rapprochement entre les chapeaux des femmes et le « reste d’un festin à la
                dérive » est étonnant et poétique. On peut donner un autre cas dans l’œuvre de cette
                esthétisation des scènes de foule, notamment au moment du rassemblement ouvrier au
                Pré-Saint-Gervais : d’autres rapprochements étonnants comme : </para>
         <para>
            <emphasis>Et cela se poursuivait vers les cheminées de Pantin, tandis qu’au-dessus de la
                ville flambait, blanche, écoeurante comme un fromage, l’énorme provocation du
                Sacré-Cœur de Montmartre.</emphasis>
         </para>
         <para>
            <emphasis>Le Sacré-Cœur, dans le lointain, luit avec l’éclat menaçant des dents
                serrées.</emphasis>
         </para>
         <para>A cela s’ajoute un retour de la métaphore de la foule comme une mer incontrôlable
                et douée d’une volonté propre. Cette esthétisation de la représentation de la foule
                semble échapper à l’entreprise de mise en avant de la lutte des classes et au but
                politique lié au cycle du « Monde réel ». Jacqueline Bernard analyse ces passages
                poétiques de la façon suivante : </para>
         <para>
            <emphasis>Envisager ainsi le réel, c’est admettre qu’il y a des chemins à suivre, des règles
                à respecter. Le concret, c’est au contraire la chanson des sens qui envahit la
                pensée et prépare toutes sortes de surprises parce qu’il n’y a pas d’intermédiaire
                entre la sensation et la perception ; la poésie n’est pas le résultat d’un
                symbolisme mais le libre jeu des sonorités prises telles qu’elles s’offrent ou la
                juxtaposition de couleurs qui procurent un plaisir.</emphasis>
         </para>
         <para>Ici, la poétisation de la foule répondrait à une logique différente du reste du
                roman. Si dans la représentation de la ville et de son occupation par l’habitat
                correspond à l’écriture d’Aragon comme écrivain engagé dans une démarche didactique
                politique, la peinture de la foule est l’œuvre d’Aragon comme poète qui s’exprime
                explicitement par la première personne dans le récit et sert un but esthétique.
                Ainsi, dans Les Beaux Quartiers, la ville et ses modes d’occupations ne servent pas
                uniquement un but politique, elle n’est pas condamnée à la misère des quartiers
                populaires et le factice des beaux quartiers. La foule serait pour Aragon le lieu de
                la possibilité d’une beauté de la ville qui est alors animée par une force vitale
                dont les manifestations inspirent le poète.</para>
   </chapter>
   <chapter>
      <title>Conclusion </title>
      <para>Pour finir, la représentation des villes dans Les Beaux Quartiers est le lieu
                d’une polyphonie des discours. Les espaces urbains n’existent pas pour eux-mêmes
                dans ce roman, ils ont pour principale fonction de donner à voir la fracture
                fondamentale entre les quartiers populaires et les beaux quartiers, fracture qui
                redouble et fait signe vers la lutte des classes. Toutefois, ces signes de la ville
                vers de fortes inégalités à résoudre par le combat ne sont pas toujours perçus de
                façon limpide par les personnages principaux que sont Armand et Edmond. Si le
                premier progresse tout au long du roman vers une compréhension de son destin
                d’engagement auprès de la lutte prolétarienne, Edmond ne comprend ces enjeux que de
                façon parcellaire et ponctuelle, il les rejette même au profit de son intégration
                dans le monde inauthentique des beaux quartiers qui construit lui-même son espace
                comme un décor en papier mâché pour cacher la réalité de la misère des quartiers
                populaires proches. Enfin, la ville ne fait pas signe uniquement vers la lutte
                politique, elle peut aussi au travers de la foule être créatrice d’un sentiment
                esthétique et poétique. En cela, les espaces urbains ne sont pas condamnés à être au
                cœur d’une lutte permanente entre deux camps : au moment des rassemblements, ils
                sont transfigurés en éléments esthétiques. D’un autre point de vue, on peut dire que
                la foule militante embellit la ville en ce qu’elle incarne une mise en action de la
                lutte latente dans l’espace urbain, la beauté viendrait donc de la transformation de
                la ville en espace de combat. </para>
   </chapter>
</book>