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        <title>Les scènes de la métamorphose</title>
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        </cover>
        <author>
            <personname>
                <firstname>Laurence</firstname>
                <surname>Thévenieau</surname>
            </personname>
            <affiliation>
                <orgname>ENS de Lyon</orgname>
                <address>
                    <city>Lyon</city>
                    <country>France</country>
                </address>
            </affiliation>
        </author>
        <abstract>
            <para>Ce travail explore les liens d'intertextualité entre le célèbre écrivain et
                dramaturge anglais William Shakespeare et le poète latin Ovide, dont l'oeuvre
                principale, les Métamorphoses, a infusé l'ensemble du théâtre élisabéthain.</para>

        </abstract>
        <copyright>
            <year>2020-04-01</year>
            <holder>
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                    d'Utilisation Commerciale - Partage dans les mêmes conditions 4.0
                    International</link>
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        </copyright>
    </info>
    <preface>
        <title>Introduction</title>
        <blockquote>
            <attribution>Plutarque, <citetitle>Des Délais de la justice divine,
                5</citetitle>
            </attribution>
            <literallayout/>
            <epigraph>
                <para>« Si donc Dieu punit lentement et, pour ainsi dire, à loisir, ce n'est pas
                    qu'il craigne de se tromper en hâtant la punition ou d'avoir à s'en repentir
                    (…). Il veut qu'alors, loin de nous jeter avec fureur sur ceux qui nous ont
                    offensés, et d'assouvir sur-le-champ notre vengeance comme un besoin naturel,
                    nous imitions sa clémence et sa lenteur, nous agissions avec ordre et
                    modération »</para>
            </epigraph>
        </blockquote>
        <blockquote>
            <attribution>Ovide, <citetitle>Les Métamorphoses, livre VI </citetitle>
            </attribution>
            <literallayout>« doluit successu flava virago
Et rupit pictas, caelestia crimina, vestes
Utque Cytoriaco radium de monte tenebat, 
Ter quater Idmoniae frontem percussit Arachnes.
Non tulit infelix laqueoque animosa ligavit 
Guttura. »</literallayout>
            <epigraph>
                <para>la vierge blonde s’irrita de ce succès et déchira la toile représentant les
                    crimes célestes. Et comme elle tenait en main une navette en bois du mont
                    Cythore, elle attaque Arachnée, et trois fois la frappa au visage. La
                    malheureuse ne supporta pas cet outrage et, hors d'elle se noua un fil autour de
                    la gorge</para>
            </epigraph>
        </blockquote>

        <para>Plutarque, se mettant lui-même en scène dans le dialogue philosophique Des délais de
            la justice divine, défend contre l’épicurisme l’existence et l’exemplarité d’une justice
            divine, illégitimant par là la vengeance humaine. La divinité des Délais, omnipotente et
            omnisciente, se caractérise par le mesure et la perfection : c’est ce qui doit conforter
            les hommes dans leur piété et leur patience. La vengeance humaine apparaît d’emblée de
            l’ordre du désordre et de l’erreur, parce que la justice humaine, imparfaite, doit
            s’incliner devant la perfection divine. On retrouve là une conception platonicienne de
            la divinité et de la justice. Cette conception de la vengeance, un lecteur des
            Métamorphoses Ovide pourrait s’en défier : le récit des punitions infligées par les
            Dieux aux créatures, leur nombre et leur caractère violent-jusqu’à l’effroyable (voir la
            métamorphose d’Arachnée citée plus haut), fait apparaître chez la divinité des pulsions
            et des passions exacerbées, une hybris frôlant la folie, plutôt qu’une métrion (mesure).
            Au fil des quinze livres de l’ouvrage, c’est un déferlement d’actes vengeurs qui
            aboutissent, à dessein ou non, à la métamorphose des êtres. La vengeance est traitée de
            manière inédite, dans une œuvre qui fait du mouvement des passions un principe cosmique,
            de création comme de destruction. Repensant les rappports de la justice et du divin, on
            retrouve sous différentes formes ce traitement inédit de la vengeance, thème central
            chez Ovide, non seulement dans ses Métamorphoses mais également dans les lettres des
            Héroïdes, qui donnent voix à la rancœur des femmes abandonnées par les héros
            myhthologiques, et, sous une autre forme, plus subtile, dans l’Art d’Aimer et les Amours
             : on quitte ici le domaine des relations entre les hommes et les dieux pour se
            focaliser sur l’individu et les rapports de pouvoir, de domination et de séduction qui
            s’établissent entre les hommes, et qui ont trait, bien que d’une autre manière, à la
            vengeance. Ainsi, cette importance du thème de la vengeance, et la diversité des formes
            sous laquelle il est traité dans l’œuvre d’Ovide- physique, psychologique, humaine,
            divine, amène à repenser non seulement les rapports humains dans une société
            conservatrice augustéenne, mais également la place de l’homme dans le cosmos ordonné. La
            mise en scène d’un monde et d’un homme régi par le mouvement et les passions, et non
            plus par la stabilité et la règle, dessine un individu nouveau qui s’affranchit par son
            essence même de l’ordre politique et social préexistant. Lire Ovide, ce serait ainsi
            apprendre à repenser l’homme comme individu dans son rapport à la justice et la société,
            non seulement à l’époque d’Auguste et d’Ovide : l’actualité de ce thème se vérifie à
            toute époque, à la Renaissance anglaise comme à la nôtre. Aussi, il nous a semblé
            déceler, chez l’un des plus grands dramaturges de la Renaissance anglaise, un héritage
            ovidien, esthétique et philosophique, dans le traitement de la représentation des
            passions, de l’homme, et particulièrement de la vengeance. La filiation littéraire
            d’Ovide et de William Shakespeare, revendiquée par ailleurs par ce dernier lui-même dans
            ses travaux, a récemment été réaffirmée et étudiée précisément dans l‘ouvrage de
            Jonathan Bate, Shakespeare and Ovid. On sait que l’esthétique d’Ovide a considérablement
            influencé Shakespeare dans son esthétique et son écriture ; que cet influence a façonné
            sa vision de l’homme et du monde ; que le caractère inédit de l’écriture d’Ovide a
            probablement contribué à la dimension inédite de l’œuvre de l’écrivain anglais. Partant
            de ces considérations, nous avons décidé de focaliser notre attention et notre étude sur
            le thème de la vengeance, en tant que Shakespeare se fait héritier d’Ovide dans son
            traitement : littéraire, esthétique, philosophique, et surtout, dramaturgique. L’œuvre
            principale d’Ovide, les Métamorphoses, sont un poème, narratif et mythologique ;
            Shakespeare, -dans la partie de son œuvre que nous étudions, est un dramaturge : il nous
            a paru particulièrement intéressant d’étudier en quoi l’association des thèmes de la
            vengeance et de la métamorphose, présente par ailleurs dans toute l’œuvre d’Ovide,
            devient un puissant ressort dramatique dans l’œuvre théâtrale de Shakespeare. La
            théâtralité d’Ovide apparaît de façon partivulièrement évidente lorsqu’on étudie la
            thématique de la vengeance. Ainsi, nous nous demanderons en quoi Shakespeare, dans son
            théâtre et particulièrement dans Titus Andronicus et Le Songe d’une nuit d’été, se fait
            héritier d’Ovide dans la représentations de la vengeance, et en quoi cette filiation
            possède une dimension non seulement poétique, esthétique, mais également
            politique.</para>
    </preface>
    <chapter>
        <title>Vengeance et rapport à l'ordre humain et divin dans les Métamorphoses, lesHéroïdes,
            Titus Andronicus et Le songe d'une nuitd'été</title>
        <para>Commençons par envisager le thème de la vengeance, dans les textes du corpus, dans son
            rapport à l’ordre divin (le <emphasis role="italic">cosmos)</emphasis> et humain (la loi
            , le <emphasis role="italic">nomos</emphasis>). En effet, la vengeance, comme le
            rappelle le protagoniste des <emphasis role="italic">Délais de la Justice divine,
            </emphasis>atteint toujours un ordre qu’elle vient remettre en question, bouleverser
            dans sa hiérarchie et sa plénitude. Humaine, elle est de l’ordre de la transgression :
            un individu prend l’initiative, privée, de « faire justice lui-même ». Cet acte remet
            alors en question le rapport et la confiance entre cet individu et la divinité,
            particulièrement dans une société empreinte de religieux, que ce soit celle du règne de
            l’empereur Auguste et sa politique de « restauration morale », ou celle de la
            Renaissance Anglaise et de l’affirmation du protestantisme par la couronne. La vengeance
            divine, elle, touche d’autant plus près à la hiérarchie et l’harmonie cosmique, et fait
            apparaître chez les dieux des passions toutes humaines.</para>
        <para>Il s’agira alors d’étudier comment la mise en récit, ou en scène de personnages aux
            prises avec ce sentiment –cette <emphasis role="italic">hybris</emphasis> – se fait
            réflexion sur le rapport à l’ordre, explore les relations et les conflits de l’individu
            et de la société, de la sphère publique et privée, de l’homme et du divin.</para>
        <para>Les <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> d’Ovide, les <emphasis role="italic">Héroïdes </emphasis>nous plongent en effet dans un monde soumis aux
            aléas des passions divines et humaines : dans le premier ouvrage, les dieux cherchent
            bien souvent à se venger des hommes qu’ils estiment avoir effreint les lois divines ou
            cherché à se hisser à leur niveau. Dans le second, des figures féminines abandonnées par
            les héros expriment dans leurs lettres leur ressentiment et leur désir de vengeance.
            Peut-on parler alors de mise à distance de l’image traditionnelle des héros et des dieux
            ? Ovide, dont on a parfois attribué l’exil à des paroles jugées impies, pourrait le
            laisser croire. Chez Shakespeare, la violence sans borne de <emphasis role="italic">Titus Andronicus</emphasis> semble nous faire voir un monde sans dieux, sans
            rémission par aucune intervention divine.</para>
        <para>Nous étudierons premièrement comment la vengeance apparait comme un principe
            étiologique dans les textes de notre corpus, participant à la dérégulation mais aussi à
            la régulation d’un ordre naturel. Ensuite, nous nous demanderons dans quelle mesure
            cette thématique peut mettre en question l’image de la divinité et la foi. Enfin, nous
            nous intéresserons à la dimension politique que peut revêtir le traitement de ce thème
            dans nos textes : si elle interroge les rapports entre l’homme et le divin, la mise en
            scène de la vengeance, sous une forme inédite qui est celle de Shakespeare mais aussi
            celle d’Ovide, pourrait amorcer une rupture dans la conception de l’individu et donc de
            son rapport à l’ordre politique.</para>
        <sect1>
            <title>La vengeance comme principe étiologique : entre régulation et dérégulation du
                cosmos</title>
            <sect2>
                <title>La vengeance, cause première des êtres et des actes : un Commencement</title>
                <para>Dans les différents textes de notre corpus, la vengeance apparaît comme un
                    principe étiologique. Littéralement, l’étiologie concerne la recherche des
                    causes, physiques et matèrielles, d’un syptôme. Employé dans le domaine de la
                    médecine, ce terme associé à nos textes prend ici le sens de récit explicatif :
                    un texte qui apporte une explication d’un ou de plusieurs phénomènes sera
                    qualifié d’«  étiologique  ». Et dans nos textes en effet, plus ou moins
                    explicitement, l’acte ou le désir de vengeance est présenté comme une cause : de
                    la mise en mouvement des êtres et des choses. Point de départ de la destruction,
                    mais aussi de la création, la vengeance apparaît un ressort de l’action et de
                    l’écriture.</para>

                <para>
                    <emphasis role="italic"> Les Métamorphoses</emphasis>d’Ovide sont en effet un
                    récit des Origines : nous livrant une explication mythologique de la création du
                    Monde, elles décrivent l’univers en formation. Et cette genèse n’est pas
                    linéaire : débutant par un chaos initial, la mise en forme du cosmos passe par
                    la violence et la vengeance. Ainsi, voyons comme, au début du premier livre des
                        <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis>, la vengeance est présentée
                    comme un point de départ de l’entreprise de création du monde. Elle est en effet
                    érigée en principe explicatif, qui participe à faire évoluer le “chaos initial”
                    vers le monde habité par les hommes.</para>
                <para>Ainsi, c’est bien un acte vengeur des dieux sur leur père qui initie la
                    décadence successive de l’âge d’or à l’âge d’argent, puis de ce dernier à l’âge
                    de bronze, et enfin de fer. Cette déchéance est décrite du vers 112 au vers 150.
                    On lit :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Les Métamorphoses I, 112-118
                        </citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Postquam, Saturno tenebrosa in Tartara misso,
Sub Jove mundus erat, subiit argentea proles,
Auro deterior, fulvo pretiosior aere.
Juppiter antiqui contraxit tempora veris 
Perque hiemes aestusque et inaequalis autumnos 
Et breve ver spatiis exegit quattuor annum. »
 
« Quand Saturne eut été jeté au noir Tartare, 
Meilleur, sans valoir l’or, que le rougeâtre bronze, 
Survint l’âge d’argent où Jupiter régna. 
Il abrégea l’ancien printemps. L’hiver, l’été, 
L’automne irrégulier joints au court printemps neuf, 
Firent quatre saisons à l’année qu’il régla. »
Traduction: Olivier Sers</literallayout>
                </blockquote>
                <para>L’allusion liminaire au châtiment de Saturne, que ses enfants précipitèrent
                    dans le fleuve du Tartare pour avoir tenté d’anéantir sa descendance, présente
                    cet acte vengeur de Jupiter et ses frères et soeurs comme le pivot du
                    basculement cosmique : l’ablatif absolu “Saturno tenebrosa in Tartara misso”
                    prend une valeur causale. Et cette vengeance ouvre une ère nouvelle : celle du
                    règne de Jupiter (Sub Jove mundus erat) et surtout de la structuration du temps.
                    En effet, les verbes ayant pour sujet Jupiter : “contraxit “, “exegit” annonce
                    la mise en “forme” temporelle du monde. Ainsi sont d’emblée associés, dans une
                    oeuvre qui propose une généalogie de l’univers connu par les hommes, vengeance
                    et création : à la genèse de tout, il y a la querelle, qui ici est une querelle
                    d’ordre familiale et politique (la prise du pouvoir par jupiter). C’est bien ce
                    que nous confirme, quelques vers plus loin, la description de la vengance de
                    Jupiter sur Lycaon, humain impie qui sera transformé en loup :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Les Métamorphoses, livre I, 240-241
                        </citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Occidit una domus ; sed non domus una perire 
Digna fuit ; qua terra patet, fera regnat Erinys. »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« Un seul toit fut frappé, mais plus d’un toit eût mérité la mort  ;
                            la furieuse Erinys règne sur toute l’étendue de la terre. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>

                <para>L’antéposition de “qua terra patet“ suggère bien l’omniprésence de l’Erinys,
                    divinité de la vengeance et de la discorde. Ainsi l’acte de vengeance, qui prend
                    ici la forme d’un châtiment impitoyable, marque le début de l’histoire du monde
                    et des métamorphoses. La vengeance de jupiter inaugure le procédé même de
                    métamorphose.</para>

                <para>On retrouve la vengeance comme genèse au début de la pièce <emphasis role="italic">Titus Andronicus :</emphasis> Ayant été capturée et exhibée
                    lors du triomphe avec ses fils par les romains, la reine des goths Tamora n’a
                    pas obtenu auprès du général Titus la grâce de son fils. Elle jure à la fin de
                    l’acte 1 de se venger de Titus et de sa descendance.</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, I, 386-392
                        </citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« I’ll find a way to massacre them all,
And raze their faction and their family,
The cruel father and his traitorous sons,
To whom I sued for my dear son’s life
And make them know what’tis to let a queen
Kneel in the streets, and beg for grace in vain. » 
 
« Je trouverai un moyen de tous les exterminer, 
d’anéantir leur faction et leur famille,
le père cruel et ses traîtres de fils,
que j’implorai de laisser la vie à mon cher fils; 
et de leur faire comprendre ce qu’il coûte de laisser une reine
s’agenouiller dans les rues et implorer en vain la grâce. »</literallayout>
                </blockquote>

                <para>Liminaire, le désir de vengeance exprimé par Tamora dans cet <emphasis role="italic">aparte</emphasis> est posé comme une malédiction : le futur de
                    “ I’ll find a way “, la violence des verbes tel que « massacre » ou « raze »,
                    l’antithèse dessinée par l’association d’un titre royal « a queen » à un
                    attitude de supplication « kneel in the streets » suggère la détermination sans
                    faille du personnage à se venger de ses ennemis. Cette malédiction. C’est donc,
                    dans la pièce de Titus, la vengeance qui ouvre la tragédie et s’impose comme un
                    point de départ de l’intrigue dramatique.</para>

                <para>On retrouve ce même chaos initial, cet arrière-plan marqué par la vengeance
                    appelée à être le sujet principal de la pièce dans <emphasis role="italic">Roméo
                        et Juliette</emphasis>. On lit en effet dans le prologue :</para>

                <figure>
                    <title>Prologue de Roméo et Juliette</title>
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                                    <copyright>
                                        <year>2020</year>
                                        <holder>Laurence Thévenieau </holder>
                                    </copyright>
                                </info>
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                                <info>
                                    <copyright>
                                        <year>2020</year>
                                        <holder>Laurence</holder>
                                    </copyright>
                                    <legalnotice>
                                        <simpara>Cet enregistrement audio est mis à disposition
                                            selon les termes de la <link xlink:href="https://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/4.0/">Licence Creative Commons Attribution - Pas
                                                d’Utilisation Commerciale - Partage dans les mêmes
                                                conditions 4.0 International</link>
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                    <caption>
                        <simpara>Écouter le prologue en ligne<link xlink:href="https://media.tremplin.ens-lyon.fr/ressources/users/LaurenceThevenieau/ShakespeareEtOvide/audios/prologue.mp3">Audio</link>
                        </simpara>
                    </caption>
                </figure>
                <blockquote>
                    <attribution>
                        <citetitle>Shakespeare, Romeo and Juliet,
                        Prologue</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Two households, both alike in dignity, 
in fair Verona, where we lay our scene, 
from ancient grudge break to new mutiny, 
where civil blood makes civil hands unclean.(…) 
The fearful passage of their death-marked love, 
And the continuance of their parents’s rage 
(…) Is now the two hours’ traffic of our stage. »

« Deux maisonnées, d’une diginté égale,
Dans la belle Vérone, où se déroule cette pièce,
Firent d’une querelle passée le sujet d’un nouveau conflit,
Dans lequel les mains citoyennes se tâchèrent d’un sang citoyen.(…)
L’éprouvant passage de leur amour marqué par la mort, 
Et la persistance de la querelle de leurs parents
(…) Constituent désormais la trame de notre pièce de deux heures. »</literallayout>
                </blockquote>

                <para>Ainsi la vengeance devient le sujet même de la pièce : querelle, rancoeur sont
                    présentées dès le prologue comme le motif principal de l’échec de l’union
                    amoureuse.</para>
                <para>On le voit donc, dans notre corpus le chaos, la vengeance apparaissent bien
                    souvent comme commencement de l’écriture et de l’intrigue : la vengeance
                    acquiert alors un statut de cause, d’explication première.</para>
            </sect2>
            <sect2>
                <title>La vengeance introduit le dérèglement et mène à la destruction</title>
                <para> Voyons que dans nos textes, la vengeance s’impose comme une force qui
                    traverse les êtres et détruit, bouleverse un ordre qui précède. Cela prend, dans
                    le texte d’Ovide comme dans ceux de Shakespeare, la forme d’un trouble cosmique
                     : la vengeance, de l’ordre de l’hybris, atteint l’harmonie du nomos et du
                    cosmos. Ceci apparaît clairement dans les Métamorphoses, avec la réaction de
                    Jupiter –décrite par lui-même – suite à l’impiété de Lycaon : « Quod simul
                    imposuit mensis, ego vindice flamma In domino dignos everti tecta penates. » (I,
                    230-231) (« Dès qu’il me sert ce plat, de mon foudre vengeur, J’abats sur lui
                    son toit, digne abri d’un tel maître »). Prélude à la destruction de l’humanité
                    entière, cette brève description suggère bien le caractère destructeur de la
                    vengeance de Jupiter avec le complément circonstanciel « vindice flamma » : la
                    « flamme » ou le « foudre » vengeur annonce la dimension totale de la colère du
                    père des dieux, donnant à la vengeance une portée incontrôlable. C’est bien ce
                    que confirme, quelques vers plus loin, le récit du déluge envoyé par Jupiter
                    pour détruire la race humaine, du vers 262 au vers 312. On note le caractère
                    absolu et violent de ce passage : ayant enfermé certains des vents, il déchaîne
                    la pluie de Notus (262-273), puis les fleuves de Neptune (274-290) qui emportent
                    tout et jettent une confusion entre les éléments : « Jamque mare et tellus
                    nullum discrimen habebant » (I, 591) (« déjà mer et sol ferme étaient
                    indiscernables »). On retrouve ainsi le chaos du début des Métamorphoses,
                    d’avant la création des formes et des êtres : « Unus erat toto naturae vultus in
                    orbe, quem dixere chaos, rudis indigestaque moles » (I, 6-7), (« La nature
                    n’offrait pour unique figure qu’un ensemble nommé chaos, masse informe et
                    confuse »). Voyons comme, dans Le Songe d’une nuit d’été, la querelle entre le
                    roi et la reine des fées prend également une dimension cosmique et s’exprime par
                    un bouleversement des éléments : Titania refuse de céder à son époux Obéron un
                    petit page de sa suite, qui devient sujet de la vengeance du roi des elfes sur
                    sa femme. Leur dispute introduit un trouble dans le milieu naturel du bois
                    d’Athènes : « Therefore the winds, piping to us in vain, As in revenge, have
                    suck’d up from the sea Contagious fogs ; which, falling in the land, Have made
                    every pelting river made so proud, That they have overborne their continents :
                    The ox hath therefore stretch’d his yoke in vain, The ploughman lost his sweat,
                    and the green corn Hath rotted, ere his youth attain’d a beard  » (II, 2, 29-37)
                    (« aussi les vents, qui nous faisaient entendre en vain leur murmure , comme
                    pour se venger, ont pompé de la mer des vapeurs contagieuses, qui, venant à
                    tomber sur les campagnes, ont tellement enflé d’orgueil de misérables rivières
                    qu’elles ont surmonté leurs bords. Le boeuf a donc porté son joug en vain, Le
                    laboureur a perdu ses sueurs, et le blé vert s’est gâté Avant que la barbe eût
                    revêtu le jeune épi »). Ainsi, la reine des elfes fait ici état d’une décadence
                    et d’un dérèglement de la nature (« rotted » ; « overborne », « lost his
                    sweat ») qui touche la nature comme les hommes et les bêtes (« the ploughman has
                    lost his sweat », « the ox hath stretched his yoke in vain »). Ce trouble
                    cosmique est présenté comme un effet direct et dévastateur de la querelle et du
                    désir de vengeance qui s’est insinué entre les époux. La personnification des
                    vents, avec l’incise « comme pour se venger “ paraît comme une projection de
                    l’état d’esprit des personnages : leur discorde et leur ressentissement
                    rejaillit sur les éléments et bouleverse l’ordre naturel en y introduisant
                    l’excès (the « pelting rivers » have « overborne their continents »). Ainsi, le
                    désir et l’acte de vengeance sont bien présentés dans nos textes comme
                    dévastateurs et prenant un caractère total.</para>
            </sect2>
            <sect2>
                <title>La Vengeance est aussi source de création</title>
                <para>Voyons cependant que cette impulsion vengeresse revêt une dimension créatrice
                    dans nos textes : nous avons pu constater que la vengeance était associée au
                    commencement : de l’intrigue et de l’action. Elle est même au coeur de la
                    création littéraire et mythologique.</para>
                <para>Ainsi dans les <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis>, c’est la
                    vengeance qui mène, plus ou moins directement, à la métamorphose et à la
                    diversification des êtres ; que la métamorphose vienne déjouer ou atténuer la
                    vengeance (Arachnée), en soit l’effet direct (Lycaon), ou résolve un cycle de
                    violence (Philomèle et Procné), l’impulsion vengeresse précède et permet la
                    création de formes nouvelles.</para>
                <para>Au livre VI de l’ouvrage, Pallas se venge de la lydienne Arachnée qui l’a
                    défiée et vaincue au tissage :</para>


                <blockquote>
                    <attribution>
                        <citetitle>Ovide, Métamorphoses, livre VI, 130-145
                        </citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Doluit successu flava virgo (…) 
ter quater Idmoniae frontem percussit Arachnes.
Non tulit infelix laqueoque animosa ligavit 
Guttura. Pendentem Pallas miserata levavit 
Atque ita : “Vive quidem, pende tamen, improba,” dixit.(…)
Fitque caput minimum, toto quoque corpore parva est ;
In latere exiles digiti pro cruribus haerent,
Cetera venter habet ; de quo tamen illa remittit 
Stamen et antiquas exercet aranea telas. »  

« Vexée par cette réussite, la vierge blonde(…) 
Frappe trois, quatre fois le front de sa rivale.
Outrée, l’infortunée, la corde au cou, se pend, 
Pallas la voit, s’émeut, rend son poids plus léger, 
Dit: vis, oui vis encor, mais pendue, impudente 
Et que ce châtiment, gageant ton avenir,
Jusqu’aux descendants lointains frappe ta race entière ! (…)
Sa tête se réduit, tout son corps s’étrécit,
De maigres bras se lient en jambes à ses flancs 
Le reste n’est que ventre. Elle en tire pourtant 
Du fil, et tisse encor, araignée, comme hier. » </literallayout>
                </blockquote>

                <para>On voit ici que l’impulsion première de la vengeance de Pallas est déjouée,
                    par un sentiment de pitié (“Pallas miserata“) : d’un châtiment mortel, on passe
                    à une métamorphose humiliante : mais la transformation n’en prolonge pas moins
                    la vengeance première. Le talent d’Arachnée pour le tissage est conservé dans la
                    forme de l’araignée, et plus encore la malédiction l’étend à toute la
                    descendance d’Arachnée (“Dicta tuo generi serisque nepotibus esto”). On peut
                    dire, d’une certaine façon, que la vengeance permet l’avènement et la
                    consécration du don à travers la création d’une forme animale. Certes Arachnée
                    disparaît en tant qu’humaine, mais cette disparition” immortalise” son don en le
                    dépersonnalisant : victime de la vengeance d’un dieu, l’araignée devient
                    elle-même un être créateur capable de transmettre son don.</para>

                <para>Le second cas est bien illustré par la transformation de l’humain Lycaon en
                    loup, décrit comme le résultat direct de la vengeance de Jupiter qu’il a essayé
                    d’empoisonner :</para>
                <para>On voit en effet comme la colère de Jupiter se concrétise instantanément par
                    la métamorphose physique de Lycaon et l’apparition d’une espèce nouvelle, le
                    loup.</para>

                <para>On retrouve cette dimension créatrice de la vengeance à un autre niveau,
                    narratif, dans <emphasis role="italic">Le Songe d’une nuit d’été</emphasis> : la
                    double querelle – celle des amants, celle du roi et de la reine des fées- est
                    source de rebondissements et crée littéralement l’intrigue : la vengeance se
                    fait ressort dramatique. Nous étudierons cela plus en détail dans notre
                    troisième partie.</para>
                <para>La vengeance est donc source de création mythologique, fictionelle ; elle est,
                    à un autre niveau, source de création littéraire.</para>
                <para>Dans les<emphasis role="italic"> Epistulae Heroidum</emphasis>, des
                    personnages emblématiques de la mythologie grecque et latine prennent la paroles
                    tour à tour pour exprimer leur ressentissement à celui ou celle qui les ont
                    abandonnés, que ce soit Arianne à Thésée ou Médée à Jason. Présenté sous forme
                    de lettres, le recueil élégiaque des <emphasis role="italic">Amours </emphasis>a
                    donc pour source première le sentiment de rancoeur éprouvé par ses personnages.
                    On voit ici un autre forme que prend la vengeance : elle crée la situation
                    d’énonciation. On peut ainsi dire que la vengeance crée l’objet littéraire même
                    .</para>
                <para/>
                <para>Ainsi, la vengeance apparaît dans nos textes comme un principe étiologique,
                    dans le sens où elle joue un rôle de genèse dans l’ordre et la structuration de
                    l’univers mythologique et littéraire des <emphasis role="italic">Métamorphos</emphasis>es ou des deux pièces de Shakespeare étudiées. Elle
                    est motif de destruction et de chaos, mais apparaît bien plus comme un passage
                    nécessaire à l’avènement d’un cosmos structuré et bigarré.</para>
            </sect2>
        </sect1>
        <sect1>
            <title>La vengeance dans son rapport à la justice et au divin : le motif de la vengeance
                chez Ovide amène une perspective inédite sur la relation entre moralité et foi, dont
                Shakespeare hérite en partie</title>
            <figure>
                <title>Minerve et Arachné</title>
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                                    </simpara>
                                    <simpara>Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de
                                        la <link xlink:href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/">Licence Creative Commons Attribution - Pas
                                            d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0
                                            International.</link>
                                    </simpara>
                                </legalnotice>
                                <copyright>
                                    <year>2015</year>
                                    <holder>Wikipédia</holder>
                                </copyright>
                            </info>
                        </imagedata>
                    </imageobject>
                </mediaobject>
                <caption>
                    <para>Minerve et Arachnée, René-Antoine Fouasse, 1706</para>
                </caption>
            </figure>

            <sect2>
                <title>Etude lexicale sur le thème de la vengeance : histoire d’un rapport
                    problématique entre vengeance et justice</title>
                <para>En effet, il faut s’attarder sur l’histoire du lexique de la vengeance : cela
                    permet de comprendre qu’il y a un rapport problématique de la vengeance à la
                    moralité et la justice, dès la création des premiers termes s’y rattachant.
                    C’est ce qui ressort de la lecture de l’ouvrage de Evelyne Schneid- Tissinier
                    sur les revendications de vengeance dans les plaidoyers attiques<footnote>
                        <para>Évelyne Scheid-Tissinier, « Les revendications de la vengeance dans
                            les plaidoyers attiques », in <emphasis role="italic">Les régulations
                                sociales dans l’Antiquité</emphasis>, éd. par Michel Molin, Histoire
                            (Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2015), 97‑113,
                            http://books.openedition.org/pur/20336.</para>
                    </footnote>:</para>
                <para>On peut établir un schéma évolutionniste : la vengeance, au prisme de la
                    société moderne occidentale, relève de l’impulsion, voire de la barbarie. Elle
                    appartient à un monde sauvage et antérieur aux lois :</para>

                <informaltable>
                    <tgroup cols="2">
                        <colspec colnum="1" colname="col1"/>
                        <colspec colnum="2" colname="col2"/>
                        <tbody>
                            <row>
                                <entry>vengeance</entry>
                                <entry>
                                    <para>Droit / justice </para>
                                </entry>
                            </row>
                            <row>
                                <entry>
                                    <para>-société apolitique </para>
                                    <para>-stade archaïque </para>
                                    <para>-relations horizontales entre les individus </para>
                                    <para>-solidarité clanique et familiale </para>
                                    <para>-thémis (justice intrafamiliale) / (à l’encontre de
                                        l’extérieur).</para>
                                    <para>-la famille ou le clan lésé fait lui-même réparation en se
                                        vengeant par le meurtre ou le vol.</para>
                                </entry>
                                <entry>
                                    <para>- société politique et avènement du droit et de la loi qui
                                        régulent les conflits entre individus </para>
                                    <para>-relation verticale entre les particuliers victimes et les
                                        représentants de la justice </para>
                                    <para>-dikè</para>
                                    <para>-civilisation </para>
                                    <para>- la famille lésée doit passer par la médiation d’une
                                        justice civile </para>
                                </entry>
                            </row>
                            <row>
                                <entry> -vengeance corporelle</entry>
                                <entry>-punition </entry>
                            </row>
                        </tbody>
                    </tgroup>
                </informaltable>

                <para>Cependant, la légitimité de cette opposition a été mise en question, notamment
                    par les travaux de Louis Gernet<footnote>
                        <para>Recherches sur le développement de la pensée juridique et morale en
                            Grèce - Louis Gernet sur Librairie numérique, s. d.,
                            http://ebook.la-croix.com//rebooksecherches-sur-le-developpement-de-la-pensee-juridique-et-morale-en-grece.</para>
                    </footnote> sur la justice et la cité en Grêce antique. En effet, Madame
                    Schneid-Tissinier remonte aux différents termes renvoyant au lexique de la
                    vengeance en grec : il apparaît de cette recherche que celle-ci est liée à la
                        <emphasis role="italic">dikè</emphasis>, c’est à dire la justice aussi bien
                    qu’à la <emphasis role="italic">timè</emphasis>, à savoir l’honneur (de
                    l’individu). Avec l’un comme l’autre terme, la vengeance renvoie à l’idée de
                    réparation d’un ordre lésé : individuel et privé, ou collectif et
                    juridique.</para>
                <para>Ce qui est montré au terme de cette analyse est que, au sein même du cadre
                    institutionnel et réglé de la <emphasis role="italic">polis</emphasis>, le
                    châtiment issu du jugement d’un tribunal s’apparente à une forme de vengeance :
                    la collectivité se venge au nom de la collectivité lorsqu’elle estime qu’un de
                    ses membres a attenté à son intégrité.</para>
                <para>C’est ainsi que la vengeance a pu être reconnue par certains théoriciens
                    politiques de l’antiquité comme l’expression d’un droit issu d’une conception
                    organique et holiste de la cité politique :</para>
                <para>« Comme l’a bien montré Gérard Courtois, Aristote s’est fait avec insistance «
                    le théoricien et le défenseur de la vengeance ». Pour lui, la vengeance vient
                    réparer un équilibre rompu au sein de l’être lésé dans son honneur : l’outrage
                    est une atteinte à la timè, qui provoque la <emphasis role="italic">lupè</emphasis> (le chagrin), puis l’<emphasis role="italic">orgè</emphasis> (la colère), qui pousse l’individu lésé à commettre la
                        <emphasis role="italic">timoria</emphasis> (pensée ou action de vengeance),
                    ce qui rétablit l ‘équilibre des passions en suscitant l’<emphasis role="italic">hédonè </emphasis>(sentiment de plaisir ou satisfaction).</para>
                <para>Si l’on considère en effet que la cité est bâtie sur le modèle de l’individu,
                    et qu’on pose l’harmonie et l’équilibre du tout comme un idéal politique, la
                    vengeance peut être légitimée comme un châtiment réparateur et
                    régulateur.</para>
                <para>Ainsi la vengeance, comme acte humain ou divin, pouvait s’apparenter à une
                    forme de justice rendue, sous une forme plus ou moins violente : dans l’oeuvre
                    d’Hésiode citée plus haut, Zeus en castrant Cronos fait « justice » lui-même en
                    punissant ce dernier pour les crimes qu’il a commis vis à vis de ses frères et
                    soeurs et de sa mère. La foudre vengeresse comme attribut caractéristique de
                    Zeus, dans les textes et dans les représentations de l’antiquité, est signe de
                    puissance absolue mais symbolise également une justice divine.</para>

            </sect2>
            <sect2>
                <title>Ovide reprend une mythologie gréco-latine en développant son caractère
                    transgressif vis à vis de l’image de la divinité : mise en avant de l’arbitraire
                    et de l’injustice de la vengeance divine</title>
                <para>Certes, l’attribution de traits humains (psychologiques comme physiques) aux
                    divinités semble caractéristique de la littérature religieuse et épique dans
                    l’Antiquité. Les dieux dont la <emphasis role="italic">Théogonie
                    </emphasis>d’Hésiode établit la généalogie sont dès leur genèse mus par la
                    passion du pouvoir et celle de la vengeance : c’est ce que suggère la castration
                    d’Ouranos par son fils Cronos (v. 154-210), ou le combat entre celui –ci et son
                    fils Zeus pour le pouvoir. Héra condamnant Io à errer par toute la terre sous la
                    forme d’une génisse témoigne de l’existence d’une jalousie impulsive chez la
                    divinité. Les héros de l’Antiquité n’étaient eux-mêmes pas dépourvus de cette
                        <emphasis role="italic">hybris </emphasis>réprouvée par les philosophes
                    grecs (Aristote la critique dans sa <emphasis role="italic">Rhétorique</emphasis> II,2). L’Achille d’Homère illustre bien cette
                    impétuosité, lui qui refuse par colère d’aller combattre dans l’<emphasis role="italic">Iliade</emphasis>, puis se venge du Troyen Hector en le tuant,
                    puis traînant son cadavre autour des murs de la ville (<emphasis role="italic">Iliade</emphasis>, chant XII). On revoit encore Héra, qui dans sa colère,
                    condamne Io maîtresse de Zeus transformée en génisse à être harcelée
                    perpétuellement par les piqûres d’un taon (<emphasis role="italic">Métamorphoses,</emphasis> I).</para>

                <para>Cela, Ovide s’en fait héritier. Les <emphasis role="italic">Métamorphoses
                    </emphasis>se présentent sous certains aspects comme un inventaire des passions
                    divines : ce sont elles, la plupart du temps, qui entraînent la transformation
                    des êtres et le mouvement du monde. Mais Ovide accentue le côté transgressif des
                    passions divines, par ses choix génériques et ses descriptions. Et nous
                    retrouverons cet effet chez Shakespeare.</para>
                <para>On voit donc que la violence et la vengeance avaient pu être associées à la
                    divinité avant Ovide dans les textes mythologiques, sans que cela forcément ait
                    une portée critique évidente vis-à vis du divin. Voyons à présent comme les
                        <emphasis role="italic">Métamorphoses </emphasis>apportent, ou du moins
                    renforcent la dimension transgressive des mythes repris par l’auteur, ne
                    serait-ce que parce qu’il réécrit la mythologie gréco-latine dans sa
                    quasi-intégralité, comme s’il désirait proposer une perspective toute nouvelle
                    sur les agissement des dieux. Un épisode des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> le suggère particulièrement : celui d’Actéon et
                    Diane (livre III).</para>

                <para> Des vers 138-252, nous est livrée l’histoire malheureuse d’Actéon, petit-fils
                    de Cadmus, transformé en cerf puis massacré par ses propres compagnons pour
                    avoir aperçu Diane nue. Son malheur est d’emblée présenté comme le fruit de la
                    contingence :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle> Métamorphoses, livre III,
                        141-142</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« At bene si quaeras, Fortunae crimen in illo,
Non scelus invenies ; quod enim scelus error habebat ? » </literallayout>
                </blockquote>

                <para>Sont opposés ici le « crimen Fortunae », l’action du Hasard ou de la Fatalité,
                    et son expression, l’ « error », et le « scelus », acte criminel d’un individu.
                    L’innocence d’Actéon est mise en avant aussi bien par la prise à parti du
                    lecteur avec l’emploi de la deuxième personne du singulier « quaeras », que par
                    la position liminaire de « non scelus » au vers 142, qui dément l’a priori
                    possible sur la culpabilité du chasseur. Le  « At » marque bien la rupture de
                    ton entre ce passage et le texte qui le précède : ici, l’humain métamorphosé
                    sera une victime, qui subit un sort immérité. Le narrateur semble ouvrir une
                    sorte de plaidoyer pour Actéon  : la question rhétorique du vers 142 convoque
                    l’approbation du lecteur, le prend pour témoin. La défense du personnage est
                    perceptible à travers les adjectifs le caractérisant lui ou ses actions : il est
                    jeune  « juvenis » (146), paisible (il s’adresse à ses compagnons de chasse
                    d’une voix calme :  « placido ore » (176-177)), ses pas comme sa démarche sont
                    tremblants ou incertains « non certiis passis errans » (175). L’accent est mis
                    sur le pathétique de la scène : les nombreux substantifs désignant le malheur
                    ( « luctus » (139), « cladis futurae » (191)), sont renforcés par l’emploi
                    conjoint du discours direct me miserum ! »,  « dicturus erat » (201) et indirect
                    « quid faciat ? » (204) pour exprimer la douleur et l’effroi de la victime. On a
                    même une forme d’ironie tragique avec la description de l’étonnement d’Actéon
                    qui ignore ce qui lui arrive :  « Et se tam celerem cursu miratur in ipso »
                    (199) :  « et il s’étonne lui-même de la rapidité de sa course » : il est envahi
                    par la crainte :  « pavor » (198)  « pudor hoc, timor impedit illud » (205).
                    Enfin, le récit de la dévoration d’Actéon transformé en cerf par ses anciens
                    compagnons de chasse est marqué par la violence, voire l’horreur de la
                    scène :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>
                        <citetitle>Ovide, Métamorphoses, livre III,
                        236-239</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Cetera turba coit confertque in corpore dentes.
Jam loca vulneribus desunt ; gemit ille sonumque, 
Etsi non hominis, quem non tamen edere possit 
Cervus, habet maestisque replet juga nota querellis »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« Le reste de la meute le rejoint et le déchire de ses dents.
                            Désormais il ne reste plus de place pour leurs morsures ; il pousse un
                            cri qui, s’il n’est pas humain n’est pas non plus d’un cerf, et remplit
                            ces monts aimés par lui de ses plaintes. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>
                <para>Nous avons donc ici bien une insistance sur l’innocence et la douleur d’Actéon
                    puni par Diane. Cette métamorphose est particulièrement violente dans l’économie
                    générale du livre, car elle entraîne la mort immédiate et terrible d’Actéon, et
                    surtout celui-ci conserve jusqu’au bout ses sensations et sentiments
                    humains.</para>
                <para>Le mythe d’Actéon, connu avant Ovide, prend ici une portée particulière : chez Euripide<footnote>
                        <para>Tragédies. Tome VI, 2e partie: Les Bacchantes - EURIPIDE, 2013,
                            https://www.lesbelleslettres.com/livre/2858-tragedies-tome-vi-2e-partie-les-bacchantes.</para>
                    </footnote> et Diodore, Actéon est puni pour avoir commis un outrage vis-à-vis
                    de la déesse : il se serait vanté d’être plus habile qu’elle à la chasse ou
                    aurait profané son temple. Mais chez Ovide, c’est la première fois qu’un tel
                    face à face entre le chasseur et la déesse a lieu, sous la forme d’une rencontre
                    hasardeuse. On peut voir dans ce passage la mise en scène d’une colère démesurée
                    et impulsive, sans justification. Le narrateur, comme on vient de le voir,
                    semble par l’insistance sur le pathétique la condamner. Ainsi on peut considérer
                    la métamorphose d’Actéon comme emblématique de la dimension transgressive des
                        <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> vis-à-vis de la divinité<footnote>
                        <para>« Les Métamorphoses d’Ovide (3/4) : Les passions des dieux »,
                                <emphasis role="italic">France Culture</emphasis>, consulté le 27
                            avril 2017,
                            https://www.franceculture.fr/emissions/les-chemins-de-la-philosophie/les-metamorphoses-dovide-34-les-passions-des-dieux.</para>
                    </footnote>.</para>
                <para> La figure de la mise en abîme, caractéristique des<emphasis role="italic">
                        Métamorphoses</emphasis>, induit entre autre un effet de mise à distance du
                    récit premier (la vengeance de la divinité sur un humain ou autre créature) par
                    un ou plusieurs autres récits seconds qui sont autant de perspectives données
                    sur cette vengeance. Le choix même de cet enchâssement de récits induit la mise
                    en question des passions divines.</para>
                <para/>

            </sect2>
            <sect2>
                <title>La crise des valeurs héroïques : un thème repris par Shakespeare
                        dans<emphasis role="italic"> Titus Andronicus</emphasis> et<emphasis role="italic"> Toilus et Cressida</emphasis>
                </title>
                <para>Voyons à présent que cette mise en question s’étend du divin à l’héroïque,
                    chez Ovide et chez Shakespeare.</para>
                <para>En effet, l’oeuvre d’Ovide suggère une certaine continuité dans la mise à
                    distance de l’héroïque et du divin : les <emphasis role="italic">Héroïdes</emphasis> et les <emphasis role="italic">Métamorphoses
                    </emphasis>semblent à de nombreux égards un catalogue des manquements des héros
                    de l’Antiquité (<emphasis role="italic">Héroïdes</emphasis>), ou de l’<emphasis role="italic">hybris</emphasis> ou <emphasis role="italic">superbia</emphasis> des dieux (<emphasis role="italic">Métamorphoses
                    </emphasis>). On peut parler de crise de la représentation du sacré, dans la
                    mesure ou la tradition mythologique qui le précède n’insiste pas ou bien moins
                    sur les fautes et failles des héros.</para>

                <para>Les <emphasis role="italic">Héroides</emphasis> ou <emphasis role="italic">Epistolae Heroidum</emphasis> sont un recueil se présentant sous la forme
                    de lettres adressées aux plus célèbres héros de l’antiquité par les femmes
                    qu’ils ont laissées derrière eux.</para>
                <para>La forme épistolaire a ici une double portée : elle permet l’expression de
                    sentiments subjectifs et sincères (ce sont des lettres adressées par des femmes
                    à leurs amants, elles sont donc privées, ce qui peut être considéré comme gage
                    d’authenticité) et, comme elle entraîne la focalisation sur le personnage qui se
                    livre, elle suscite une adhésion du lecteur aux propos exprimé, une compassion
                    voire une identification vis-à-vis de la souffrance décrite.</para>

                <para>Dans la dixième épître, Ariane a été abandonnée par Thésée, pour qui elle
                    avait trahi son père et sa patrie en l’aidant dans son combat contre le
                    Minotaure. Elle se lamente, laissant éclater sa rancoeur et sa douleur dans une
                    lettre.</para>

                <para>Dès l’ouverture de la lettre, Ariane insiste sur la culpabilité du héros et sa
                    trahison :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Héroïdes, 10, 4-6 </citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Quae legis, ex illo, Theseu, tibi litore mitto,
(…) In quo me somnusque meus male prodidit et tu 
Per facinus somnis insidiate meis. »</literallayout>

                    <epigraph>
                        <para> « Ce que tu lis, Thésée, je te l’envoie de ce rivage, (…) où je fus
                            indignement trahie et par mon funeste sommeil et par toi, toi qui me
                            piègeas dans mon sommeil. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>

                <para>C’est bien le champ lexical du crime qui caractérise le héros disparu, ce qui
                    se confirmera par le ton général de la lettre :  « perfide lectule » (lit
                    perfide) (58),  « perjuri viri » (mari parjure) (76),  « improbe » (cruel) (77),
                     « tua facta » (tes forfaits) (148). On trouve d’ailleurs dans  « tua facta »
                    l’association des  « choses faites » au sens d’exploits (héroïques) et des
                     « crimes commis ». Dans son périple, Thésée s’est montré brave et a accompli de
                    hauts faits (vaincre le minotaure), tout en trahissant Ariane et plus grave
                    encore, en amenant celle-ci à trahir famille et patrie crétoise, comme elle le
                    rapelle :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Héroïdes, 10, 69-74</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« A ! pater et tellus justo regnata parenti 
Prodita sunt facto, nomina cara, meo 
Cum tibi, ne victor tecto morerere recurvo 
Quae regerent passus, pro duce fila dedi » </literallayout>

                    <epigraph>
                        <para>« Hélas ! Mon père et le sol gouverné par mon juste père, ces deux
                            noms qui me sont chers, ont été trahis <emphasis role="bold">de mon
                                fait</emphasis>, quand,<emphasis role="bold">de crainte
                                que</emphasis>, vainqueur, tu ne mourusses dans la maison aux mille
                            détours, je te donnai un fil pour guider tes pas »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>

                <para>La tournure défensive de ne + subjonctif associe la trahison d’Ariane à
                    l’ascendant que celui exerçait sur elle : il est ainsi présenté comme coupable
                    d’une double trahison : amoureuse, mais aussi, plus grave encore, politique et
                    familiale, ce qui le rend coupable d’<emphasis role="italic">impietas</emphasis>
                    .</para>
                <para>La description pathétique d’Ariane éplorée donne plus de force encore à la
                    vindicte de la lettre : Thésée comme le lecteur sont appelés (« adspice ») à
                    contempler « maesta figura » (ma figure désolée) (134), « demissos lugentis more
                    capillos » (mes cheveux dénoués en signe de deuil) (137), « tunicas lacrimis
                    gravis » (ma tunique lourde de larmes) (138) : on a ici une hypotypose qui nous
                    fait vivre le désespoir d’Ariane et adhérer à son sentiment de rancoeur.</para>
                <para>Ainsi, si Ariane ne demande pas explicitement vengeance dans cette lettre,
                    l’accent mis sur le ressenti individuel de l’amante délaissée insiste par
                    « Hélas »! Mon père et le sol gouverné par mon juste père, ces deux noms qui me
                    sont chers, ont été trahis <emphasis role="bold">de mon fait</emphasis>,
                        quand,<emphasis role="bold">de crainte que</emphasis>, vainqueur, tu ne
                    mourussesdans la maison aux mille détours, je te donnai un fil pour guider tes
                    pas là-même sur les fautes du héros responsable de cette douleur.</para>
                <para>On retrouve cette mise à distance de l’héroïque dans la pièce de Titus
                    Andronicus: certains, comme Diane Larquetoux<footnote>
                        <para>Diane Larquetoux, « La Crise des valeurs héroïques dans Titus
                            Andronicus de Shakespeare », Études Épistémè. Revue de littérature et de
                            civilisation (XVI<superscript>e</superscript> –
                                XVIII<superscript>e</superscript> siècles),
                                n<superscript>o</superscript> 14 (1 octobre 2008),
                            https://episteme.revues.org/723.</para>
                    </footnote>, voient même dans cette tragédie la mise en scène de la décadence
                    des valeurs héroïques.</para>

                <para>Ce qui apparaît en effet, dès le début de l’oeuvre, est la tension paradoxale
                    entre la célébration d’un certain héroïsme, que l’on qualifiera de martial ou
                    militaire, et la destruction systématique du système de valeurs associées à cet
                    héroïsme.</para>
                <para>Ainsi, la pièce s’ouvre sur un triomphe : celui, guerrier, du général Titus
                    qui revient à Rome après sa victoire sur les Goths. Celui-ci est décrit tel un
                    l’incarnation même de l’héroïsme guerrier, à travers le récit que le noble
                    Marcus fait de ses exploits :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus
                        Andronicus,I,1,25-35</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« A nobler man, a braver warrior, 
Lives not this day within the city walls. 
He by the Senate is accited home 
From weary wars against the barbarous Goths,
That with his sons, a terror to our foes, 
Hath yoked a nation strong, trained up in arms. 
Ten years are spent since he first undertook 
This cause of Rome, and chastised with arms 
Our ennemy’s pride. Five times he hath returned 
Bleeding to Rome, bearing his valiant sons 
In coffins from the fields. »
 
« On ne saurait trouver plus noble coeur, 
Ni plus vaillant guerrier aujourd’hui dans la ville, 
Voici que le Sénat parmi nous le rappelle
De ses rudes combats contre les Goths barbares, 
Après qu’avec ses fils, la terreur de l’ennemi, 
Il eut mis sous le joug un peuple fort et belliqueux.
Dix ans se sont écoulés depuis qu’il assuma 
Cette cause de Rome, et punit par ses armes 
L’orgueil de l’ennemi. Cinq fois il est rentré
A Rome, ensanglanté, ramenant du combat 
Les cercueils de ses valeureux fils. »</literallayout>
                </blockquote>
                <para>C’est d’après cette valeur martiale que Titus se voit d’ailleurs proposer le
                    titre d’empereur dès son retour par Marcus (il l’enjoint à être <emphasis role="italic">candidatus</emphasis>). Aussi le héros, de par ses expoits
                    guerriers, acquiert une forme de <emphasis role="italic">nobilita</emphasis>s,
                    de vertu de l’âme qui remplace une haute naissance.</para>
                <para>On se souviendra d’ailleurs que le mot <emphasis role="italic">valour</emphasis>, qui caractérise Titus mais également le Coriolan du
                        <emphasis role="italic">Coriolan</emphasis> de Shakespeare, siginfie bien
                    grandeur, courage au sens de valeur martiale : cette vertu du courage héroïque,
                    Cicéron dans les <emphasis role="italic">Tusculanes<footnote>
                            <para>Tusculanes. Tome I : Livres I-II §1, les Belles Lettre, CICÉRON,
                                1930 : " Quae enim tanta gravitas, quae tanta constantia, magnitudo
                                animi, probitas, fides, quae tam excellens in omni genere virtus in
                                ullis fuit, ut sit cum maioribus nostris comparanda?"</para>
                        </footnote>, Plutarque dans ses <emphasis role="italic">Vies</emphasis> en
                        feront la plus haute des vertus. </emphasis>
                </para>
                <para>Cependant, la pièce fait rapidement apparaître la dimension paradoxale du
                    comportement de Titus ainsi que des autres personnages vis-à-vis de
                    l’héroïsme.</para>
                <para>Pour commencer, Titus refuse la clémence : devant les pleurs et les
                    supplications de Tamora, la reine des Goths ramenée avec ses fils en trophée de
                    guerre par les romains, Titus impassible condamne à mort l’un de ses enfants.
                    Déjà, grandeur martiale et grandeur morale semblent se dissocier et remettre en
                    question l’héroîsme du personnage ; ce refus ouvre une série de décisions
                    impitoyables et aboutit au triomphe de la loi du Talion à Rome<footnote>
                        <para>Exode 21,23-25 : "Mais si malheur arrive, tu paieras vie pour vie, œil
                            pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour
                            brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure."
                            Lévitique, 24,17-22 : "Si un homme frappe à mort un être humain, quel
                            qu'il soit, il sera mis à mort. S'il frappe à mort un animal, il le
                            remplacera - vie pour vie. Si un homme provoque une infirmité chez un
                            compatriote, on lui fera ce qu'il a fait : fracture pour fracture, œil
                            pour œil, dent pour dent; on provoquera chez lui la même infirmité qu'il
                            a provoquée chez l'autre".</para>
                    </footnote> : Tamora laissera sacrifier la fille de Titus en la livrant à ses
                    fils, Titus ira jusqu’ à tuer lui-même son fils parce que celui-ci s’oppose à
                    lui.</para>

                <para>Chez Titus, la valeur militaire est sans justice : Titus confond la violence
                    criminelle (<emphasis role="italic">nefa</emphasis>s) et la volonté divine
                        (<emphasis role="italic"> fas</emphasis>)<footnote>
                        <para>Larquetoux, « La Crise des valeurs héroïques dans Titus Andronicus de
                            Shakespeare »</para>
                    </footnote>
                </para>

                <para>Par ailleurs, les seuls personnages pouvant être considérés comme exemplaires
                    –Lavinia, fille de Titus et Bassanius, son amant – sont mutilés violemment et
                    tués, quand le personnage le plus machiavélique  « enfant de satan  » selon
                    Titus, qui trame le viol de Lavinia et la perte des Andronici, le maure Aaron,
                    est un des seuls survivants à la fin de la pièce (il sera cependant condamné à
                    mort).</para>
                <para>L’onomastique témoigne enfin de la décadence des valeurs héroïques mise en
                    scène dans la pièce : Aaron porte un nom biblique et noble : il est dans
                        l<emphasis role="italic">’Exode</emphasis> le frère de Moïse qui conduira
                    après la mort de celui-ci les juifs en Terre promise: le nom d’Aaron évoque le
                    salut. Or dans la pièce, comme on l’a dit, il est au contraire l’incarnation du
                    Mal, en témoignent ses derniers mots qui sont :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, V, 3,
                        188-189</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« If one good deed in all my life I did
I do repent it from my very soul. »</literallayout>
                </blockquote>
                <para>Lavinia fille de Titus rappelle la fille de Lavinius dans l’Enéïde, qui
                    épousera Enée au chant VII ; ainsi chez Titus se condense une épaisseur héroïque
                    romaine : celle d’Enée et de ses descendants. D’ailleurs, les dix ans passés à
                    combattre les ennemis de Rome (« Ten years are spent since he first undertook
                    the cause of Rome ») rappellent les dix ans de la guerre de Troie.</para>

                <para>La pièce traite ainsi d’une décadence, celle de l’héroïsme : celui-ci échoue
                    ou s’égare (Titus) au profit d’un anti-héroïsme (Aaron, voire Titus qui finit
                    par vaincre Tamora par la ruse et non par le courage).</para>

                <para>Enfin, dans <emphasis role="italic">Troilus et Cressida</emphasis>, maintes
                    figures de héros homériques apparaissent dévoyées : la pièce se déroule pendant
                    la guerre de Troie, et l’intrigue centrale en est la séparation de Toilus fils
                    de Priam et de Cressida, dont le père est passé du côté grec. Cressida se révèle
                    infidèle, à rebours des héroïques amants de Roméo et Juliette. C’est surtout le
                    personnage d’Achille qui semble à lui seul une négation de l’héroïsme :
                    orgueilleux, paresseux, peureux, il va jusqu’à faire massacrer Hector par ses
                    Myrmidons (Acte V).</para>

                <para>Ainsi, on observe une certaine continuité, dans ces trois oeuvres, dans la
                    représentation dévoyée du héros et de l’héroIsme. Chez Titus, Achille ou Thésée,
                    sont dévalorisés les attributs héroïques : c’est l’héroïsme même (Titus) ou ses
                    représentants les plus connus qui sont mis à mal par ces représentations,
                    questionnant le rapport entre moralité, foi, vengeance et justice.</para>
                <para> Ainsi, le motif de la vengeance chez Ovide amène une perspective inédite sur
                    la relation entre moralité et foi, dont Shakespeare hérite en partie.</para>
                <para/>

            </sect2>
        </sect1>
        <sect1>
            <title>Une rupture dans la conception de l’individu et de son rapport à l’ordre
                politique et la société</title>
            <sect2>
                <title>La vengeance dans nos textes explore les conflits entre l’individu et la
                    société : mise en question du pouvoir par la focalisation sur les passions
                    individuelles au détriment de la raison</title>
                <para>Dans les oeuvres d’Ovide, l’individu acquiert une épaisseur psychologique
                    inédite pour son temps : par les formes narratives, les genres choisis, et les
                    choix de réécriture de la tradition, les passions individuelles des personnages
                    se développent et se complexifient. Au delà de la simple réecriture d’un topos
                    élégiaque (<emphasis role="italic">Les Héroïdes</emphasis>) ou épique (<emphasis role="italic">Les Métamorphoses</emphasis>), cette focalisation sur le
                    ressenti de personnages divers revêt une dimension sinon contestataire, du moins
                    transgressive vis-à-vis de la tradition littéraire et d’une pensée qui
                    privilégie l’harmonie du tout au détriment de l’expression individuelle.</para>
                <para>Nous verrons également en quoi Shakespeare se fait en cela aussi héritier
                    d’Ovide, lui-même inspiré de sujets tragiques grecs. Chez les deux auteurs, on
                    retrouve cette mise en scène de l’individuation, voire du conflit entre individu
                    et société.</para>

                <para>Ainsi l<emphasis role="italic">es Héroïdes</emphasis> constituent un objet
                    littéraire inédit pour son temps, tout en reprenant un héritage mythologique
                    latin et grec : le recueil se présente sous la forme d’un ensemble de lettres
                    (leur titre latin était initialement <emphasis role="italic">les Epistulae
                        Heroidum</emphasis>) adressées pour la plupart à des héros mythologiques par
                    les femmes qui les aiment et/ou qu’ils ont laissés derrière eux.</para>
                <para>Certes, elles peuvent être à certains égards considérées comme la réécriture
                    d’un topos : la plainte et l’expression d’une douleur subjective dominent,
                    faisant du recueil un modèle d’élégie romaine, genre qui était en renouveau sous
                    Auguste, avec des contemporains tels Properce, Tibulle ou Horace. Cependant, le
                    caractère inédit des Héroïdes vient du choix de l’épistolarité autant que des
                    sujets de l’élégie. Dans les <emphasis role="italic">Elégies</emphasis> de
                    Properce ou celles de Tibulle, la plainte provient, la plupart du temps d’un
                    amant, adressée à son amante, Cynthia ou autre. Et c’est bien dans cette veine
                    que se situent les <emphasis role="italic">Amours</emphasis> d’Ovide, première
                    de ses oeuvres, publiée en -14 ou -15. Mais les <emphasis role="italic">Héroïdes</emphasis> donnent la voix aux femmes, des femmes évoquées certes
                    dans les grands textes mythologiques connus d’Ovide, mais peu considérées dans
                    leur individualité. On pensera notamment au personnage d’Hélène de Troie,
                    personnage féminin central dans L’Iliade et l’Odyssée puisque c’est son
                    enlèvement par Pâris qui provoqie le conflit : considérée souvent comme
                    responsable du désastre et des souffrances des grecs et troyens, se
                    reconnaissant elle-même fautive dans l’Odyssée, on s’intéresse peu dans les
                    textes à son ressenti individuel avant les<emphasis role="italic">
                        Héroïdes</emphasis> : la lettre XVII constitue une réponse d’Hélène aux
                    avances de Paris. Oscillant entre le blâme, l’éloge et la crainte, le ton de la
                    longue lettre exprime le dilemme de l’héroïne, prise entre culpabilité et
                    méfiance, et son amour naissant pour le prince. Tout en respectant les codes de
                    l’épistolarité, qui conservent un aspect « formel » à ses paroles et lui
                    permettent de dissimuler une part de sa passion adultère, la lettre explore la
                    complexité des sentiments d’Hélène et de sa situation. L’expression de sa
                    subjectivité entraîne à nouveau une identification avec elle, qui amène à
                    reconsidérer sa culpabilité telle qu’elle est présentée par la tradition.</para>

                <para>De même, la <emphasis role="italic">lettre III</emphasis> est adressée par
                    Briséis à Achille : dans l’<emphasis role="italic">Iliade</emphasis>, ce
                    personnage n’apparaît quasiment que dans la querelle entre Achille et Agamemnon
                     : captive d’Achille pendant la guerre de Troie, elle est l’objet de la jalousie
                    d’Achille envers Agamemnon. Elle a ainsi, dans l<emphasis role="italic">’Iliade</emphasis>, un statut servile et impuissant. Cette <emphasis role="italic">Héroïde</emphasis> III lui donne voix pour exprimer son
                    sentiment de trahison et d’impuissance suite au départ d’Achille : à rebours de
                    l’épopée nationale, ces<emphasis role="italic"> Héroïdes </emphasis>mettent en
                    valeur les “oubliées” ou “lésées” dans leur souffrance et passion individuelle,
                    comme contrepoint aux textes premiers.</para>

                <para>De même, chez Shakespeare, on trouve cette mise en avant de la passion ou du
                    sentiment individuel comme contrepoint au, voire contestation du groupe ou de
                    l’histoire : ainsi, dans Titus Andronicus, comme dans Coriolan, l’intrigue suit
                    la chute d’un individu (d’une famille pour Titus) qui se mêle du pouvoir
                    politique.</para>
                <para>Titus comme Coriolan subit le contrecoup social d’une gloire acquise à titre
                    personnel : tous deux sont, en début de pièce, des hommes de guerre et
                    d’exploits : c’est ce qui témoigne de leur valeur aux yeux de la société, comme
                    l’exprime Marcus acceuillant son frère Titus à son retour de Rome :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, II,
                        1</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Long live Lord Titus, my beloved brother,
Gracious triumpher in the eyes of Rome »</literallayout>
                </blockquote>
                <para>On retrouve ceci au retour de Coriolan, décrit par un messager :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Coriolan, II, 1</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« I have seen 
To hear him speak : matrons flung gloves,
Ladies and Maids their scarfs and handkerchers
Upon him as he pass’d »</literallayout>
                </blockquote>
                <para>Ainsi, nous avons deux personnages dont la gloire martiale, la valeur
                    individuelle vont les orienter vers la charge publique tout en les détruisant :
                    Titus verra sa famille décimée par la vengeance des Goths qu’il a lui-même
                    ramenés à Rome, Coriolan sera corrompu jusqu’à la folie par l’ivresse du pouvoir
                    et par la trahison de ses alliés volsques après avoir lui-même trahi sa patrie.
                    On voit donc qu’un des thèmes centraux de ces deux pièces porte sur le pouvoir,
                    et précisément sur la fracture entre valeur individuelle et reconnaissance
                    sociale et politique. On pourrait retrouver ce thème, central dans l’oeuvre de
                    Shakespeare, avec le personnage de Timon dans <emphasis role="italic">Timon
                        d’Athènes</emphasis> : ancêtre du Misanthrope, Timon fait l’expèrience d’un
                    déclassement social qui le porte jusqu’à la misère. Ce nouveau statut le laisse
                    seul et l’amène à reconsidérer l’importance du regard de la société sur
                    l’individu : désabusé sur ses anciens courtisans, sa misanthropie est un exemple
                    quasi-caricatural du conflit entre l’individu et la société.</para>
                <para>On retrouve ainsi ce thème, d’Ovide à Shakespeare : le hiatus entre individu
                    et groupe, valeur personnel et pouvoir politique, par la focalisation sur les
                    passions individuelles au détriment de la raison : Les Héroïdes, Timon, Coriolan
                    ou Titus sont des personnages poussés à bout, jusqu’à l’hybris et la folie, par
                    la société ou l’histoire.</para>
            </sect2>
            <sect2>
                <title>On trouve chez Ovide et Shakespeare une esthétique particulière, qu’on
                    qualifiera de baroque : celle-ci prend des dimensions politiques et morales,
                    présentant l’individu comme incontrôlable</title>
                <para>Dans une partie de l’oeuvre d’Ovide comme dans celle de Shakespeare, les
                    passions sont premières, et contrôlent le monde et sa représentation, non la
                    raison. Nous mettrons en relation ce constat avec le contexte de production de
                    ces oeuvres, pour montrer la dimension politique et morale de la représentation
                    d’un monde régi par l’instabilité des passions, le mouvement. Ici nous nous
                    éloignerons temporairement du corpus et du thème de la vengeance en lui-même,
                    pour comprendre plus largement que la représentation des passions-dont la
                    vengeance-, par une esthétique baroque du débordement et de l’instable, porte un
                    questionnement sur l’humain.</para>
                <para>Nous reprendrons la définition que donne H.Bardon dans son article « Ovide et
                    le Baroque »<footnote>
                        <para>Niculae I Herescu, <emphasis role="italic">Ovidiana: recherches sur
                                Ovide.</emphasis> (Paris: Les Belles Lettres, 1958).</para>
                    </footnote> : “j’entends “baroque”, au sens le plus large, celui d’une plénitude
                    de vie qui ne s’accomode pas des ordonnances classiques, et les remplace par une
                    sorte de dynamisme tourmenté et explosif “.</para>
                <para> On peut discerner chez Ovide une oscillation esthétique entre classicisme et
                    baroque : nous reprenons ces qualificatifs –qui pourraient paraître
                    anachroniques- de l’article cité précédemment. Si <emphasis role="italic">l’Art
                        d’Aimer</emphasis>, par sa forme même de traité, suggère le clacissisme du
                    contenu – c’est un traité urbain, destiné au jeunes gens, et dans lequel on
                    retrouve les caractéristiques du clacissisme : lucidité, valorisation du
                    paraître, du déguisement, préceptes -, les<emphasis role="italic">
                        Amours</emphasis> comme <emphasis role="italic">les Métamorphoses</emphasis>
                    recèlent des éléments qui rompent avec cette esthétique.</para>
                <para/>
                <para>Ainsi, chez Ovide comme chez Shakespeare, l’individu et l’oeuvre sont emprunts
                    d’une esthétique baroque qui met scène le débordement, l’excès des passions et
                    leur primauté sur la raison. Cette instabilité permanente pourrait faire penser
                    au relativisme de Montaigne et à sa conception d’un individu et d’une
                    subjectivité toujours en mouvement : « le monde n’est qu’une branloire
                    pérenne »,  « notre vie n’est que mouvement  »<footnote>
                        <para>Jean Starobinski, <emphasis role="italic">Montaigne en
                                mouvement</emphasis>, Édition revue et complétée., Collection Folio
                            Essais 217 (Paris: Gallimard, 1993).</para>
                    </footnote>
                </para>
                <para> Ainsi, nos deux auteurs, à travers les oeuvres étudiées, amorcent une rupture
                    dans la conception de l’individu et son rapport à la société et l’ordre
                    politique : explorant les conflits entre l’individu et la société par une
                    esthétique du mouvement et du déséquilibre des passions, ils présentent
                    l’individu comme incontrôlable par la raison ou l’ordre : tel Phaéton, que même
                    le conseil de son divin père Apollon ne dissuade pas de diriger le char du
                    soleil, l’essence humaine échappe à toute emprise sociale ou politique.</para>

            </sect2>

        </sect1>
    </chapter>
    <chapter>
        <title> La vengeance, un thème littéraire et mythologique privilégié par les dramaturges
            anglais de la Renaissance</title>
        <sect1>
            <title>Les sources ovidiennes : à quels textes, en quelle langue a eu accès Shakespeare </title>
            <para> Mouvement culturel et artistique s’étendant de la fin du XVe au début du XVIIe
                siècle, la Renaissance anglaise se développe sur l’ arrière-plan politique et social
                mouvementé des guerres civiles. On fait généralement commencer cette Renaissance
                anglaise dans les années 1520 et on situe son apogée avec le règne d’Élisabeth
                    I<superscript>re</superscript> (1558-1603) : on peut donc considérer que
                Shakespeare, et particulièrement dans les pièces qui composent notre corpus, est un
                représentant emblématique de cette pèriode qu’il a contribué à façonner. Ainsi, nous
                pouvons légitimement nous demander pourquoi la représentation des passions et
                particulièrement de la vengeance, caractéristique de son oeuvre, était un thème
                privilégié dans l’écriture et la culture de son temps : si on devine un goût
                prononcé chez l’auteur pour ce motif et l’exploration psychologique qu’il permet,
                nous verrons en quoi l’époque elle-même, le contexte politique, social et culturel
                ont pu amener le dramaturge à le développer dans ses oeuvres, donnant lieu souvent à
                une conception nouvelle du théâtre.</para>
            <sect2>
                <title>L’éducation scolaire humaniste de Shakespeare : la place privilégiée d’Ovide
                    dans le corpus renaissant</title>
                <para>Voyons en quoi Shakespeare a pu, dès sa jeunesse, être mis au contact de
                    l’oeuvre d’Ovide, et en quoi cela en fait un homme caractéristique de son temps,
                    un homme Renaissant. Son parcours scolaire, son éducation littéraire et
                    humaniste expliquent en grande partie la proximité de son oeuvre et de celle
                    d’Ovide. Nous verrons en effet que, dans le mouvement général de redécouverte
                    des Anciens caractéristique de l’époque de Shakespeare, le poète ovidien occupe
                    une place privilégiée; nous laisserons pour le moment (Cf 2) les éléments qui
                    expliqueraient les affinités particulières qui ont pu pousser Shakespeare à
                    privilégier personnellement le corpus ovidien.</para>
                <para>Le mouvement renaissant en Angleterre, comme un peu plus tôt en France, se
                    caractérise par un mouvement de redécouverte des textes anciens, amorcé par de
                    nouvelles traductions anglaises, qui vont valoriser (ou revaloriser) l’exercice
                    même de la traduction dans la formation scolaire : on note, entre autres, une
                    nouvelle génération de traducteurs : Vives, un théoricien majeur de la pédagogie
                    humaniste et disciple d’Erasme, et son traité de 1531, <emphasis role="italic">De tradendis disciplinis </emphasis>(“de la transmission des savoirs”)- il
                    y propose une réforme de l’éducation dans laquelle le savoir du maître, au lieu
                    d'être tourné vers lui-même, serait dirigé vers l’édification chrétienne de
                    l’élève-, Thomas North et sa traduction de Plutarque (<emphasis role="italic">Parallel Lives),</emphasis> Arthur Golding pour Ovide en 1597 (<emphasis role="italic">The Metamorphosis</emphasis>)<footnote>
                        <para>Jonathan Bate, <emphasis role="italic">Shakespeare and Ovid</emphasis>
                            (Oxford (GB): Clarendon press, 1994, 1993),p.6.</para>
                    </footnote>. Cette vague de retour et d’étude des textes latins et grecs
                    témoignent d’un regain d’intérêt pour l’antiquité chez les hommes de lettres de
                    l’époque, mais également d’une maîtrise des langues anciennes – du moins du
                    latin- permise par un système éducatif permettant leur apprentissage.</para>
                <para>Ainsi Shakespeare commence sa scolarité au temps de la réforme édouardienne
                    des Grammar Schools, établissements secondaires réservés jusqu’au milieu du 16 e
                    siècle à l’élite sociale : Edouard VI fait ouvrir les Free Grammar Schools, qui
                    fournissent un enseignement gratuit à ceux qui ne peuvent pas payer de frais
                    d’inscription. William Shakespeare, fils d’un notable et d’une mère aristocrate,
                    n’en bénéficie pas particulièrement, mais du fait de cette réforme sa culture
                    sera celle d’une plus grande part de ses contemporains : sa connaissance d’Ovide
                    peut à ce titre être considérée comme partagée lors de ses premières
                    représentations.</para>
                <para>Shakespeare entre à la Grammar school de Stratford à 7 ans en 1571, qui a été
                    réformée en Free grammar School en 1553 : le pillier de l’enseignement y est le
                    latin, par la grammaire et la littérature.</para>
                <para>Il y suit donc un cursus scolaire bien planifié, sous la direction du
                    professeur Simon Hunt (1571-75), puis de Thomas Jenkins (1575-79), deux
                    professeurs venus d’Oxford, particulièrement compétents dans l’enseignement et
                    la maîtrise de la langue. Johnatan Bate, dans son ouvrage <emphasis role="italic">Shakespeare and Ovid</emphasis>, nous détaille les étapes de
                    cet enseignement :</para>
                <informaltable>
                    <tgroup cols="4">
                        <colspec colnum="1" colname="col1"/>
                        <colspec colnum="2" colname="col2"/>
                        <colspec colnum="3" colname="col3"/>
                        <colspec colnum="4" colname="col4"/>
                        <tbody>
                            <row>
                                <entry> </entry>
                                <entry>Principes pédagogiques </entry>
                                <entry>Ouvrages étudiés </entry>
                                <entry>Etude d’Ovide</entry>
                            </row>
                            <row>
                                <entry>1er stade </entry>
                                <entry>-apprendre par la répétition, à lire mais aussi à parler et
                                    écrire latin: “learning by rote”.</entry>
                                <entry>
                                    <para>-William Lily <emphasis role="italic">: A Shorte
                                            introduction of Grammar / Brevissima
                                            institutio</emphasis>
                                    </para>
                                    <para>-traduction : Culmannus <emphasis role="italic">Sententiae
                                            Pueriles.</emphasis>
                                    </para>
                                    <para/>
                                </entry>
                                <entry>-extraits des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis>
                                </entry>
                            </row>
                            <row>
                                <entry>2e </entry>
                                <entry>-entraînement à l’éloquence : la rhétorique, imiter la
                                    prolixité des Anciens.</entry>
                                <entry>
                                    <para>-Erasme: <emphasis role="italic">De
                                        Copia</emphasis>
                                    </para>
                                    <para>
                                        <emphasis role="italic">-</emphasis>extraits de textes
                                        latins : Ovide occupe une place importante, considéré comme
                                        l’auteur le plus prolixe <footnote>
                                            <para/>
                                        </footnote>
                                        <emphasis role="italic">.</emphasis>
                                    </para>
                                </entry>
                                <entry>-extraits des <emphasis role="italic">Métamorphoses
                                    </emphasis>et des <emphasis role="italic">Tristes
                                    </emphasis>
                                </entry>
                            </row>
                            <row>
                                <entry>3e (upper-schools) </entry>
                                <entry>
                                    <para>-thèmes latins : l’imitation (ex: écrire des lettres dans
                                        le style des <emphasis role="italic">Héroïdes</emphasis>)</para>
                                    <para>-accès aux textes entiers (plus seulement les extraits)
                                    </para>
                                </entry>
                                <entry>
                                    <para>-Aphtonius : <emphasis role="italic">Progymnasmata</emphasis>:</para>
                                    <para>-Mirandula : <emphasis role="italic">Illustrium Flores
                                            Poetarum</emphasis> (collection d’extraits de poèmes :
                                        ovide surrepresenté.)</para>
                                </entry>
                                <entry>
                                    <para>“ extensive reading and memorizing of the <emphasis role="italic">Metamorphoses</emphasis> was almost
                                        universally recquired in sixteenth-century grammar schools
                                        “(21) </para>
                                    <para>-les <emphasis role="italic">Héroides,</emphasis>
                                        <emphasis role="italic">Fastes, Tristes </emphasis>aussi étudiés
                                        .</para>
                                </entry>
                            </row>
                        </tbody>
                    </tgroup>
                </informaltable>
                <para>On constate ici que l’apprentissage par coeur et plus particulièrement
                    l’imitation des textes anciens sont au coeur de l’apprentissage qu’a suivi
                    Shakespeare : Ovide est à son tour privilégié, ce que met en lumière Bate en
                    résumant la connaisance supposée des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> par Shakespeare, en fonction de ses
                    pièces :</para>

                <orderedlist>
                    <listitem>
                        <para> (livre) l’Age d’or </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Phaeton </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Actéon, Narcisse et Echo </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Pyrame et Thisbé, Salmacis et Hermaphrodite </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Ceres et Proserpine </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Arachnée, Philomèle et Procnée </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Médée </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Baucis et Philémon </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Hercule </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Orphée, Pygmalion, Venus et Adonis </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Alcyone et Ceyx </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Ajax et Ulysse </para>
                    </listitem>
                    <listitem>
                        <para> Hécube </para>
                    </listitem>
                </orderedlist>
                <para>On voit donc qu’Ovide était un auteur emblématique à l’époque de Shakespeare,
                    pour plusieurs raisons : tout d’abord, Ovide était considéré comme l’auteur le
                    plus prolixe (cf plus haut) des anciens, par la taille de son oeuvres et son  «
                    agilité poétique », sa  « virtuosité » verbale <footnote>
                        <para>Ibid.(p20)</para>
                    </footnote>, qualificatifs que ses contemporains attribueront également à
                    Shakespeare :  « Ovid was the epitome of poetic stylishness » (p2).</para>
                <para> A ce titre il restait un modèle stylistique et poétique. Ensuite, par la
                    philosophie ou l’esthétique qui se dégageait de son oeuvre, et qui semble
                    trouver écho dans les aspirations de l’époque (Cf I-C). C’est en effet le
                    mouvement et la transformation qui sont associés à l’homme, et même à l’être en
                    général chez Ovide, comme on l’a vu ; ce « flexible self »<footnote>
                        <para>Ibid.(p5)</para>
                    </footnote>(être mouvant ou flexible) était emblématique de la génération
                    renaissante. Justement, la théorie de la métempsychose, développée au livre XV
                    des <emphasis role="italic">Métamorphoses,</emphasis> établit le mouvement et la
                    transformation comme principes vitaux et cosmiques, à travers le personnage de
                    Pythagore :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses, XV,
                        165-168</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Omnia mutantur, nihil interit ; errat et illinc 
Huc venit, hinc illuc et quoslibet occupat artus 
Spiritus eque feris humana in corpora transit 
Inque feras noster nec tempore deperit ullo »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« Tout change, rien ne périt ; le souffle vital circule, il va de ci
                            de là et il prend possession à son gré des êtres les plus différents  ;
                            du corps des bêtes il passe dans celui des hommes, du nôtre dans celui
                            des bêtes ; mais il ne meurt jamais. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>
                <para>Ici la transformation d’un être en un autre devient métaphore de celle d’un
                    poète en un autre : Ovide devient le symbole d’une  « renaissance » et d’une
                    filiation poétique.</para>
                <para> Ovide, Shakespeare peut être considéré comme un  « produit de l’humanisme
                    renaissant de son temps. »</para>

            </sect2>
            <sect2>
                <title>Shakespeare et Ovide : des affinités particulières ? Quel est le rôle de
                    Shakespeare dans la redécouverte d’Ovide ?</title>
                <para>Dans <emphasis role="italic">Venus et Adonis</emphasis>, on lit l’épigraphe,
                    tirée des <emphasis role="italic">Amours</emphasis> :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Les Amours,I,XV,35-36</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Vilia miretur vulgus ; mihi flavus Apollo
Pocula Castalian plena ministret aqua »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« la foule ignorante peut admirer des choses communes ; moi, ce que je
                            demande, c’est qu’Apollon aux boucles d’or me verse à pleine coupe l’eau
                            de Castalie »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>
                <para>Par cette inscription liminaire, référence au poète latin, Shakespeare inscrit
                    son poème, et son écriture dans la filiation directe d’Ovide (de plus, le poème
                    reprend la métamorphose d’Adonis au livre X des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis>). On trouve par ailleurs de nombreuses références
                    directes à l’oeuvre de ce dernier.On pense notamment à Titus Andronicus :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus,
                        IV,1,41-43</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« -Lucius, what book is that she tosseth so ?
-Grandsire,’tis <emphasis role="bold">Ovid’s Metamorphoses;</emphasis>
My mother gave it me. »</literallayout>
                </blockquote>

                <para>Dans la pièce, la vengeance de Titus est permise par le livre même des
                        <emphasis role="italic">Métamorphoses : </emphasis>sa fille Lavinia lui
                    indique sur l’ouvrage le passage de Philomèle et Procné (Livre VI), ce qui
                    conduit Titus à faire le lien entre l’histoire de Philomèle, violée et mutilée,
                    et celle de Lavinia.</para>
                <para>On constate ainsi une proximité particulière entre les deux auteurs :
                    Shakespeare s’inspire de son prédecesseur et le revendique comme source majeure
                    de son oeuvre, poétique comme théâtrale. Penchons-nous sur ces affinités
                    littéraires :</para>
                <para>On a vu que le style même d’Ovide, jugé « prolixe » (dans le bon sens du
                    terme), « virtuose », « fleuri » inspire le mouvement renaissant dans son
                    ensemble : à son tour Shakespeare se distingue, très tôt, par sa remarquable
                    aisance dans les exercices d’écriture scolaires, et fut qualifié de
                    « sweet-tongued » (à la langue charmante, douce). Sa prédilection pour l’auteur
                    se ressent par les thèmes et l’écriture de ses pièces  : l’érotisme, le désir,
                    le jeu de cache-cache, la mythologie sont la toile de fond de toute son oeuvre.
                    Comme Ovide, Shakespeare aborde également le thème de l’hésitation, et surtout,
                    explore l’extrême dans les passions humaines, notamment la rancoeur et la
                    pulsion vengeresse : les personnages emblématiques de ses pièces, Hamlet, Titus,
                    Timon, les amants du Songe, Coriolan, sont aux prises avec des émotions et des
                    situations extrêmes, qui les poussent à la vengeance.</para>
                <para>Shakespeare se positionne aussi, tel Ovide, à la fois comme un héritier et
                    comme un novateur, réécrivant des thèmes mythologiques pour en faire un genre
                    nouveau ; Ovide lui aussi reprend une mythologie gréco-latine bien connue pour
                    proposer la mise en forme inédite des <emphasis role="italic">Métamorphoses.</emphasis>
                </para>
                <para>On peut ainsi voir à travers l’oeuvre de Shakespeare que ses lectures d’Ovide
                    l’ont formé littérairement et esthétiquement dans le traitement et la
                    représentation des passions en général : nous verrons en quoi c’est
                    particulièrement le cas dans la représentation de la pulsion vengeresse.</para>
                <para/>
                <para>Mais Shakespeare a également contribué activement à faire d’Ovide une
                    référence littéraire et esthétique : mettant Ovide sur la scène populaire, il
                    diffuse plus largement au public du théâ de 1600 la culture mythologique et le
                    style d’Ovide.</para>
                <para>On peut voir cette volonté d’imposer le texte ovidien dans ses oeuvres par le
                    fait que Shakespeare soit allé directement puiser aux textes sources, sans se
                    contenter de se référer aux traductions d’Ovide qui fleurissaient en
                    Europe :</para>
                <para>si Ben Johnson a pu dire de lui qu’il ne connaissait que « peu de latin”, il
                    est évident d’après ce que nous avons vu précédemment qu’il maîtrisait au moins
                    la lecture du latin, et surtout le texte ovidien qu’il avait lu dans sa
                    jeunesse.</para>
                <para>Ainsi, à rebours des tentatives nombreuses de «  moralisation  » d’Ovide par
                    les traducteurs de l’époque – des textes comme les<emphasis role="italic">
                        Amours</emphasis> et l’<emphasis role="italic">Art d’aimer,</emphasis> jugés
                    licencieux par certains, étaient largement remaniés, voire tronqués dans les traductions<footnote>
                        <para>Ibid.(p32) : «  late-elizabethan ovidian eroticism was difficult to
                            reconcile with the humanist conviction that the classics should be
                            translated because of their moral worth »</para>
                    </footnote>- on déduit de ses pièces que Shakespeare a contourné cette « censure
                     » pour accéder au texte ovidien premier.</para>
                <para>On en voit la preuve dans certains passages de ses oeuvres, par la présence de
                    détails qui, existant chez Ovide, ont disparu dans les traductions :</para>
                <para>Ainsi dans <emphasis role="italic">La Tempête</emphasis>, le discours de
                    Prospero qui renonce à sa magie contient un détail concernant une espèce d’arbre
                     :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>The Tempest, V, 1</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Have I given fire and rifted Jove's stout <emphasis role="bold">oak</emphasis>
With his own bolt »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« le tonnerre aux éclats terribles a reçu de moi des feux ; j’ai brisé
                                <emphasis role="bold">le chêne </emphasis>orgueilleux de Jupiter
                            avec le trait de sa foudre »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>
                <para>Dans le texte d’Ovide tiré des métamorphoses, et dont est visiblement inspiré
                    ce discours, on trouve bien </para>
                <para>“convulsaque robora “</para>
                <para> Or, dans la traduction qu’a réalisée Golding des <emphasis role="italic">Métamorphoses,</emphasis> l’espèce d’arbre n’est pas précisée : Shakespeare
                    a donc très probablement étudié le passage original d’Ovide.</para>
            </sect2>

        </sect1>
        <sect1>
            <title>Contexte socio-politique : pourquoi la vengeance et la violence sont représentées
                sur scène</title>
            <para> Intéressons-nous premièrement à un aspect du théâtre de Shakespeare, qui, s’il
                n’est pas présent dans toutes ses pièces de façon aussi évidente, semble toujours
                présent, sous la forme de mots, de suggestions, au coeur des relations entre les
                personnages : sa violence, qui trouve son apogée avec la mise en scène de la
                vengeance, nous le verrons avec la pièce de <emphasis role="italic">Titus
                    Andronicus</emphasis>. Quelles sont les raisons du déversement de violence et
                d’atrocité sur la scène de <emphasis role="italic">Titus,</emphasis> qui fut acclamé
                lors de sa première représentation en 1594<footnote>
                    <para>Blanchet-Beucher, <emphasis role="italic">Les mises en scène de
                            l’effroi</emphasis>.p.23</para>
                </footnote>, et qui nous paraît, à nous aujourd'hui, invraisemblable ? </para>


            <sect2>
                <title>Une société bouleversée par la violence et la crainte des guerres civiles :
                    entre nécessité de rétablir la paix et mise en scène critique de la violence du
                    pouvoir</title>
                <para>La société anglaise de la Renaissance est une société bouleversée par les
                    guerres civiles :</para>
                <para>On fait commencer la période avec la fin de « la guerre des Deux-Roses », une
                    série de guerres civiles qui ont eu lieu en Angleterre entre la maison royale de
                    Lancastre et la maison royale d'York. Cette « guerre des roses », liée aux
                    droits de succession, débute en 1455 et prend fin en 1485, quand le dernier des
                    rois Plantagenêt, Richard III, meurt sur le champ de bataille et que Henri Tudor
                    devient roi sous le nom d'Henri VII, fondant la dynastie des Tudors. Les Tudors,
                    comme les Stuarts, sont confrontés à des accusations d’usurpations qui
                    fragilisentleur ascendant sur la société civile et politique ; par ailleurs, la
                    résurgence des guerres de religion en France en 1580 et 1590, la rupture entre
                    Rome et la Couronne en 1534 suite à l’annulation du mariage d’Henri VIII et de
                    Catherine d’Aragon renforcent la crainte d’une guerre civile en Angleterre.
                    Ainsi, un impératif du monarque aux alentours de 1600, est d’affirmer la
                    légitimité de la dynastie au pouvoir et de sa politique- violente, celle où
                    règne l’exécution publique et la torture<footnote>
                        <para>Andrew Hadfield, <emphasis role="italic">Shakespeare and Renaissance
                                Politics</emphasis> (Arden Shakespeare, 2004).</para>
                    </footnote>. L’enjeu premier est de maintenir la paix civile. Ce sera l’objectif
                    des philosophes politiques témoins des conflits civils un demi-siècle plus tard,
                    tel Hobbes pour qui les lois politiques et la toute-puissance du souverain
                    s’enracinent dans cet impératif de cohésion sociale, pour empêcher la division civile<footnote>
                        <para>Thomas Hobbes, <emphasis role="italic">Léviathan</emphasis>, Oeuvres
                            de Thomas Hobbes sous la dir. de Yves Ch. Zarka 6-2 (Paris: JVrin
                            Dalloz, 2004).</para>
                    </footnote>.</para>

                <para>Voyons que l’œuvre de Shakespeare s’inscrit dans ce contexte renaissant en
                    proposant une représentation de la violence entre promotion et distanciation
                    critique du pouvoir- et surtout de la politique de « Terreur » menée par
                    Élisabeth I<superscript>re</superscript>.</para>
                <para>La pièce de <emphasis role="italic">Titus Andronicus</emphasis> est sur ce
                    point particulièrement intéressante : raillée par Samuel Johnson dans sa version
                    annotée de <emphasis role="italic">The Plays of William Shakespeare</emphasis>
                    au XVIII<superscript>e</superscript> siècle (« on ne peut que très difficilement
                    concevoir qu’un public, quel qu’il soit, puisse tolérer la barbarie des scènes
                    et le massacre général qui sont exhibés »), qualifiée par Robertson de  « pièce
                    la plus grossièrement repoussante de tout le théâtre anglais » en 1905,
                    de « l’une des pièces les plus stupides et moins inspirées jamais écrites » par
                    T.S Eliot en 1927, Titus Andronicus impressionne et choque les modernes par sa
                    violence et jouit depuis le XVIIe siècle d’un discrédit général parmi la
                    critique.</para>
                <para>Cependant, Isabelle Blanchet-Beucher montre, en reprenant l’histoire scénique
                    de la pièce, que les premières représentations de la pièce au Rose Theater
                    furent un grand succès : publiées 4 fois entre 1594 et 1623, ce n’est qu’après
                    le XVII<superscript>e</superscript> qu’elle fut jugée contraire à la bienséance,
                    notion qui n’existait d’ailleurs pas telle quelle à l’époque de
                    Shakespeare.</para>
                <para>Et c’est sans doute parce que le public auquel s’adressait la pièce était
                    visiblement accoutumé à la violence et à l’exhibition de cadavres sur la place
                    publique (on rappellera qu’à la fin de la pièce de Titus, les cadavres de Titus,
                    Lavinia, Tamora et Saturninus sont supposés joncher la scène)<footnote>
                        <para>Blanchet-Beucher, <emphasis role="italic">Les mises en scène de
                                l’effroi</emphasis>.p.120</para>
                    </footnote> : le règne élisabéthain faisait régner une sorte de Terreur
                    justicière, promouvant à coup d’exécutions publiques l’image implacable du
                    régime et de la loi. Ainsi dans Titus, les effusions de sang et de violence ne
                    manquent pas : Lavinia mutilée, son frère tué sur scène par Titus, le bras coupé
                    de celui-ci, les têtes de ses deux fils apportées par un messager, etc… Mais ce
                    qui est montré sur scène, donné à voir, ce n’est pas seulement la violence
                    elle-même, c’est sa contemplation par les personnages de la pièce : on voit dans
                        <emphasis role="italic">Titu</emphasis>s des personnages aux prises avec
                    l’image d’une violence et d’une vengeance terrible. Cela a un double effet :
                    d’une part le spectateur vit –ou revit, pour le public de l’époque- les
                    démonstrations sanglantes d’un pouvoir implacable, ce qui a un effet de
                        <emphasis role="italic">catharsis </emphasis>(la purgation des passions, ici
                    des passions individuelles qui pourrait pousser à enfreindre la loi et de
                    soumission au dit pouvoir) ; d’autre part, par la mise en scène d’un regard sur
                    la violence et non plus de la violence elle-même, la pièce crée une
                    distanciation d’avec les bienfaits de ces démonstrations de force sur la place
                    publique : on a donc une reflexion sur la violence et sa représentation.</para>
                <para>Ainsi, à la scène I de l’Acte III, un messager amène à Titus les têtes
                    tranchées de ses deux fils, que l’empereur a fait exécuter :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, III,
                        1</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Enter a messenger with two heads and a hand
(…)
Marcus: But sorrow flouted at is double death.
Lucius : Ah, this sight should make so deep a wound 
And yet detested life not shrink thereat (…) 
Titus : Ha, ha, ha » 
« Entre un messager portant deux têtes et une main 
(…)
Marcus : Mais la douleur bafouée est une double mort 
Lucius : Ce spectacle peut-il faire une telle blessure
Sans laisser s’enfuir une vie abhorrée ?(…) 
Titus : Ha, ha, ha »</literallayout>
                </blockquote>

                <para>On voit ici les différentes réactions des personnages devant l’horreur qui
                    leur est présentée : Marcus et Lucius souffrent jusqu’à implorer la mort, Titus
                    devient fou, avant d’invoquer la malédiction sur ses bourreaux et de devenir une
                    figure de la Némésis :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, III,
                        1</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« For these two heads do seem to speak to me
And threat me I shall never come to bliss 
Till all these mischiefs be returned again 
Even in their throats that hath comitted them. »

« Car ces deux têtes, on dirait, me parlent ; elles me menacent
De ne jamais pouvoir entrer dans la félicité
Tant que tous ces forfaits ne seront pas renfoncés
Dans la gorge qui les a faits naître. »</literallayout>
                </blockquote>

                <para>La diversité des réactions face à l’horreur exhibée renvoie à la situation
                    réelle du public élisabéthain, témoin sinon quotidiennement, du moins
                    régulièrement de tels évènements ; mais toutes aboutiront, à la fin de la scène,
                    au serment de venger les Andronici dans le sang de l’ennemi :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, III,
                        1</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>«  You heavy people, circle me about, 
That I may turn me to each one of you
And swear unto my soul to right your wrongs. »

« Vous, lourds de pleurs, faites cercle autour de moi,
Que je puisse à chacun m’adresser tour à tour 
Et jurer sur mon âme que vous serez vengés. »</literallayout>
                </blockquote>

                <para>Ainsi la représentation de la violence et du meurtre, accompli pourtant par
                    l’empereur, conduit au désir de vengeance et à la sédition : la pièce de
                        <emphasis role="italic">Titus Andronicus </emphasis>pourrait donc être une
                    critique de la violence et de sa démonstration, qui mènent à la loi du Talion,
                    tout en en faisant un étalage impressionnant<footnote>
                        <para>Ibid.” la confrontation avec l’effroyable est-elle nécessaire?
                            “</para>
                    </footnote>.</para>

                <para>Le contexte politique et social en arrière-plan de la Renaissance anglaise
                    pourrait donc avoir amené Shakespeare à privilégier ce thème de la
                    représentation de la violence et de la vengeance à laquelle elle conduit, pour
                    la mettre à distance.</para>

                <para>Ce qui pourrait faire écho, de loin, au contexte d’écriture des <emphasis role="italic">Métamorphoses. </emphasis>Ovide naît un an après l’assassinat
                    de César : la période des guerres civiles et des proscriptions ne sont pas loin,
                    et il apparaît nécessaire pour le pouvoir augustéen de renforcer son assise par
                    une politique conservatrice en terme de mœurs. Ainsi la violence des châtiments
                    décrits dans les <emphasis role="italic">Métamorphoses </emphasis>pourrait,
                    au-delà de son caractère transgressif vis-à-vis du pouvoir (cf. I, C) en place,
                    contenir une reflexion sur le caractère inflexible et absolu du système
                    politique, inédit pour les romains, du principat et de l’empire.</para>
                <para/>

            </sect2>
            <sect2>
                <title> Un souci d’éducation politique : le militantisme républicain de
                    Shakespeare ? On trouve chez Shakespeare une opposition entre vengeance du sang
                    et vengeance justicière</title>
                <para>Ce questionnement shakespearien sur le pouvoir et son caractère absolu nous
                    amène à étudier précisément quel modèle politique et social paraît triompher
                    dans ces pièces : alors que <emphasis role="italic">Titus Andronicus</emphasis>
                    comme <emphasis role="italic">Le songe d’une nuit d’été</emphasis> se déroulent
                    dans un cadre politique absolu et porteur de valeurs aristocratiques (la cour du
                    duc Thésée à Athènes qui ouvre et clôt la seconde pièce, la Rome impèriale pour
                    la première), nous défendrons avec Andrew Hadfield une vision républicaine dans
                    ces deux pièces.</para>
                <para>Dans <emphasis role="italic">Titus Andronicus</emphasis>, on trouve en effet
                    des éléments anti-impèriaux, et une critique de ce qui semble un régime où prime
                    la tradition,l’hérédité et la valeur guerrière au détriment de la raison et de
                    l’élection libre des sujets. Cela semble à Andrew Hadfield « distinct evidence
                    of republican leanings », « leanings » ayant le sens de « tendance », pas
                    forcément consciente chez l’auteur -celui-ci avait pourtant, sans doute, une
                    idée assez précise de ce qu’était le système républicain romain.</para>
                <para>On pourrait voir dans cette pièce les conséquences terribles de la tyrannie
                    des empereurs, décadente : le personnage de Lavinia, fille de Titus mutilée par
                    les fils de la nouvelle impératrice, fait penser à celui de Lucrèce, qu’on tente
                    de réduire au silence et dont le mythe est repris par le <emphasis role="italic">Viol de Lucrèce</emphasis> du même auteur. Comme Lucrèce, son silence (on
                    lui a arraché la langue) est politique : les fils de Tamora savent que le
                    pouvoir de leur mère et le leur, fraîchement acquis, ne doit pas être discrédité
                    par la découverte de leur méfait. Rappelons d’ailleurs que, dans la mythologie
                    de l’histoire romaine, c'est à la suite du viol de Lucrèce que Rome serait
                    passée de la monarchie à la République, en 509 av. J.-C : ainsi le viol de
                    Lavinia pourrait avoir ce sens d’appeler à un changement de régime, ce qui se
                    fait en effet à la fin de la pièce ; on passe d’un choix d’empereur par
                    tradition (Titus appuie Saturninus parce qu’il est fils de l’empereur) à un
                    choix par le peuple :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, V,3
                        </citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Lucius, our emperor-for well I know 
The common voice do cry it shall be so »
« Lucius, notre empereur, - il en sera ainsi.
La voix <emphasis role="bold">du peuple</emphasis> le proclame, je le sais »</literallayout>
                </blockquote>

                <para>Le personnage de Titus lui-même, dont on a vu qu’il faisait figure
                    d’anti-héros, semble faire l’apologie d’un nouveau système de valeurs : avec lui
                    meurt une société empreinte de traditions politiques et sociales. Ces fautes
                    semblent liées à ce système de valeurs : c’est parce que Titus- il privilégie
                    l’hérédité à la valeur personnelle en se désistant pour laisser la place
                    d’empereur à Saturninus- obéit à l’empereur plutôt qu’au peuple que Lavinia
                    subit ces violences.</para>
                <para>Marcus, qui jure de venger Lavinia, rappelle le serments des instaurateurs de
                    la république :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andonicus, IV, 1,
                        189-191</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« And swear with me- as, with the woeful fere
And father of that chaste dishonoured dame, 
Lord Junius Brutus swore for Lucre’s rape »
« Et jurez avec moi,- comme après le viol de Lucrèce
Junius Brutus jura avec le mari et le père 
Infortunés de cette chaste victime » </literallayout>
                </blockquote>
                <para>Ainsi Titus Andronicus semble une pièce militante pour l’instauration d’une
                    république et d’un pouvoir politique partagé : on a bien l’apologie d’un régime
                    politique basé sur la participation du peuple ; à la fin de la pièce, dans la
                    dernière scène, Lucius empereur appelle le corps social à se réunir, à travers
                    l’image du corps démembré de Lavinia :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, V,
                        3</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« O, let me teach you how to knit again
This scattered corn into one mutual sheaf,
These broken limbs again into one body » 
              
« Oh ! Laissez-moi vous apprendre à rassembler 
Ces épis dispersés en une gerbe commune, 
Et ces membres disjoints en un unique corps »</literallayout>
                </blockquote>

                <para>Enfin, on pourrait voir une opposition se dessiner entre Lucius et
                    Titus :</para>

                <informaltable>
                    <tgroup cols="2">
                        <colspec colnum="1" colname="col1"/>
                        <colspec colnum="2" colname="col2"/>
                        <tbody>
                            <row>
                                <entry>Patriarchat / Ancien régime politique </entry>
                                <entry>Régime républicain et mixte </entry>
                            </row>
                            <row>
                                <entry>
                                    <itemizedlist>
                                        <listitem>
                                            <para>Titus </para>
                                        </listitem>
                                        <listitem>
                                            <para>l’honneur et la préservation de l’hérédité au
                                                pouvoir.</para>
                                        </listitem>
                                        <listitem>
                                            <para>division / vengeance du sang (a rapport à
                                                l’honneur) </para>
                                        </listitem>
                                    </itemizedlist>
                                </entry>
                                <entry>
                                    <para>-Lucius </para>
                                    <para>-Marcus </para>
                                    <para>-la valeur personnelle / individuelle du monarque.</para>
                                    <para>-concorde et concert, vengeance justicière. (nouveau type
                                        de justice) </para>
                                </entry>
                            </row>
                        </tbody>
                    </tgroup>
                </informaltable>


            </sect2>
        </sect1>
        <sect1>
            <title>Choix générique : liée à la notion de cycle et donc de destin, la vengeance est
                un thème éminement tragique</title>
            <para>Voyons que le thème même de la vengeance implique la notion dramatique de
                « tragique »: le tragique dont on trouve la définition chez Aristote, mais également
                le tragique propre à Shakespeare, qui s’inspire mais s’écarte aussi de ce dernier.
                Nous pouvons ainsi mettre en avant le choix proprement « thématique » de la
                vengeance opéré par Shakespeare dans certaines de ses pièces : le dramaturge s’est
                inspiré d’un des thèmes les plus tragiques abordés par les textes antiques.</para>
            <sect2>
                <title>La vengeance au coeur du tragique dans le théâtre antique ?</title>
                <para>On n’a pas de certitude quant à la connaissance qu’avait Shakespeare du texte
                    d’Aristote, l<emphasis role="italic">a Poétique</emphasis> : rappelons-le, il ne
                    connaissait pas le grec, et il n’est pas certain qu’il ait lu exhaustivement les
                    traductions anglaises du philosophe grec. Cependant il est sûr qu’il connaissait
                    la définition (dans les grandes lignes) qu’Aristote y établit du
                    tragique :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Aristote, <citetitle>Poétique, VI</citetitle>
                    </attribution>
                    <epigraph>
                        <para>« C’est une imitation faite par des personnages en action, et non par
                            le moyen de la narration, et qui par l’entremise de la pitié et de la
                            crainte, accomplit la purgation des émotions de ce genre » </para>
                    </epigraph>
                </blockquote>

                <para>Selon Aristote, la tragédie suscite pitié et crainte ; on lit plus loin qu’à
                    cet effet, le héros tragique doit être de préférence innocent des malheurs qui
                    lui arrivent.</para>
                <para>Ainsi, dans la tragédie au sens où l’entend Aristote, c’est une sorte de
                        <emphasis role="italic">fatum </emphasis>qui doit être à l’origine de
                    l’intrigue, et s’abattre sur le ou les héros.</para>

                <para>A ce titre, la vengeance peut constituer un thème en lui-même tragique. Dans
                    la mythologie et le théâtre grec, un acte de vengeance engendre parfois une
                    malédiction qui s’étend à tout une famille. C’est le cas pour les Atrides : la
                    malédiction de Pélops rejaillit sur les générations suivantes, Atrée et Thyeste,
                    puis Agamemnon et Ménélas, enfin Oreste et Electre. De même dans les <emphasis role="italic">Métamorphoses, </emphasis>les multiples histoires apparaissent
                    liées les unes aux autres, souvent, au sein de chaque livre et parfois entre les
                    livres. Une même vengeance entraîne des métamorphoses en cascade : ainsi au
                    livre neuf, Hercule tue le centure qui a cherché à lui enlever Déjanire ; cet
                    acte donne lieu à sa propre métamorphose (Jupiter l’enlève au ciel), puis au
                    récit des métamorphoses ayant touché les proches d’Hercule ou ayant un lien avec
                    son histoire. La vengeance dans ces textes est donc liée à un certain <emphasis role="italic">fatum</emphasis>, une fatalité qui emporte les personnages
                    sans que ceux-ci en soient nécessairement responsables.</para>
                <para>On remarque que le tragique de la vengeance concerne dans ces textes aussi
                    bien ceux sur qui la vengeance s’abat que les acteurs de la vengeance : l’acte
                    de vengeance peut échouer à rétablir l’ordre, mais elle est souvent une réponse
                    à une violence ou injustice subie. Elle peut être, comme le dit Jean bollack
                    dans « Shakespeare et la tragédie antique<footnote>
                        <para>Jean Bollack, « Shakespeare et la tragédie antique », <emphasis role="italic">Actes des congrès de la Société française
                                Shakespeare</emphasis>, n<superscript>o</superscript> 14 (1 novembre
                            1996): 63‑70, doi:10.4000/shakespeare.969.</para>
                    </footnote>, la réponse des faibles ou des exclus de l’ordre social, dirigée
                    contre cet ordre qui les a lésés : ainsi la vengeance de Médée dans la <emphasis role="italic">Médée</emphasis> de Sénèque peut apparaître comme la lutte
                    d’un personnage abandonné au profit des conventions (Jason épouse un meilleur «
                    parti », la fille du roi, alors que Médée n’a plus aucun statut lorsqu’elle
                    arrive avec Jason à Corinthe). Ainsi, lorsqu’elle provient d’un « exclu » ou «
                    lésé », en position de faiblesse, la vengeance prend un caractère hautement
                    tragique car elle témoigne de cette souffrance et souvent, le personnage est
                    conscient d’engendrer pour lui-même une souffrance encore plus grande : Médée
                    tue ses propres enfants (« occidant, non <emphasis role="bold">sunt
                        mei</emphasis> ; pereant, <emphasis role="bold">mei
                    sunt</emphasis>. »).</para>
                <para>Chez Ovide, ces sont les <emphasis role="italic">Héroïdes</emphasis> qui
                    véhiculent le plus évidemment ce <emphasis role="italic">pathos</emphasis>,
                    suscitant par la description de la souffrance des héroïnes une pitié pour ces
                    femmes abandonnées et lésées par les héros (Cf I, B). Cependant c’est dans les
                        <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> que l’on retrouve cette
                    double caractéristique de la pitié et de la crainte, suscitées par la forme même
                    du récit et l’impression qui s ‘en dégage, et dont on a déjà parlé, que le
                    mouvement et les passions, des dieux comme des hommes, sont incontrôlables et
                    emportent tout sur leur passage, criminels (Térée) comme innocents (Actéon,
                    Hermaphrodite).</para>
                <para>C’est une différence fondamentale qu’on peut établir entre l’œuvre d’Ovide et
                    celle des tragiques grecs (et qui laisse penser que Shakespeare s’est insipré de
                    ce celui-ci bien plus que des derniers pour plusieurs de ses œuvres, bien
                    qu’Ovide n’ait pas écrit de théâtre) : alors que, dans la plupart des tragédie
                    grecques, l’ordre social et politique de la <emphasis role="italic">polis</emphasis> est la plupart du temps représenté sur scène, par le chœur
                    ou un personnage, et qu’il finit par triompher et être rétabli- au prix parfois
                    de grandes souffrances- cet ordre chez Ovide est mouvant et ne peut constituer
                    une fin en soi : l’ordre des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis>
                    est davantage un flux, qui passe par la souffrance sans être lésé ni rétabli à
                    proprement parler. La tragédie grecque représente des « excès » ou passions
                    individuelles qui sont des exceptions à côté de la règle de la p<emphasis role="italic">olis</emphasis> et ne remettent pas en cause celle-ci<footnote>
                        <para>Ibid.</para>
                    </footnote> ; chez Ovide, il n’y a pas d’ordre posé comme début ou comme fin :
                    on a vu que les <emphasis role="italic">Métamorphoses </emphasis>commencent par
                    la description d’un chaos initial (Cf I, A), et si le livre XV s’achève par un
                    éloge d’Auguste et une prière pour son règne, il s’ouvre par la théorie de
                    Pythagore qui affirme que la seule constante du monde est le mouvement, ce qui
                    semble peu compatible avec la vision d’un pouvoir politique impèrial
                    tout-puissant et conservateur.</para>
                <para>Ainsi, chez Ovide, ce qui fait le tragique de la vengeance, et qui a pu
                    inciter Shakespeare à reprendre cette conception de la vengeance pour ses
                    tragédie, est qu’elle ne « résoud » pas le conflit ou ne mène pas au
                    rétablissement final de l’ordre : elle vient plutôt mettre en question le fait
                    qu’il y ait un ordre quelconque, une justice supérieure.</para>
                <para>En effet, dans les<emphasis role="italic"> Métamorphoses</emphasis>, les
                    passions des dieux, dont nous avons vu qu’elles mettent en question la justice
                    et la légitmité de l’ordre cosmique et même politique, sont aussi tragiques dans
                    la mesure où les dieux souffrent de mêmes excès que les hommes, à savoir,
                    souvent, la jalousie ou le désir. Le désir surtout, les condamne à souffrir,
                    c’est à dire littéralement à « subir » (patior, pascô) la violence d’un manque
                    (Salmacis et Hermaphrodite) ou d’un affront (Pallas et Arachné). Alors, dans les
                    actes de vengeance décrits dans les Métamorphoses, on retrouve bien le lexique
                    de la souffrance associée à la divinité :</para>
                <para>Ainsi Pallas prise de colère devant le succès d’Arachné :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamoprhoses, VI, 30</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« <emphasis role="bold">Doluit</emphasis> successu flava virago »
 </literallayout>
                </blockquote>
                <para>De même Latone ordonnant à ses enfants de punir Niobé qui se vante de lui être
                    supèrieure :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses, VI, 210 </citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Nec hic <emphasis role="bold">dolor solus </emphasis>»</literallayout>
                </blockquote>
                <para>Ou encore Junon se vengeant du divin Tirésias pour l’avoir contredit dans son
                    débat avec Jupiter :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses, III,
                        334-335</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Nec pro materia fertur <emphasis role="bold">doluisse</emphasis> suique
judicis aeterna damnavit lumina nocte »</literallayout>
                </blockquote>
                <para>On constate ici que les dieux mêmes ovidiens sont impuissants, en un certain
                    sens, face à leurs passions, qu’ils en pâtissent au sens où ils la subissent,
                    alors même qu’ils sont ceux qui se vengent et qu’ils entraînent la souffrance
                    des autres. A rebours d’une vision stoïcienne de la divinité et de l’être, les
                    dieux sont tout-puissants sans être au-dessus des aléa des passions : ils
                    partagent celle-ci avec les hommes, voire en sont l’exaggération car ils ont
                    pour les assouvir une force que les humains n’ont pas. Ainsi la<emphasis role="italic"> furor, </emphasis>folie ou passion qui mène à l’égarement et
                    à la vengeance, caractéristique du héros tragique chez les Anciens, n’est plus
                    comme chez eux une « exception » ni l’apanage des hommes : elle reste sous le
                    signe du <emphasis role="italic">fatum </emphasis>mais a une portée tragique
                    encore plus totale, car elle atteint tous les êtres du cosmos et associe la
                    crainte du divin à la pitié que l’on ressent à la fois pour eux et pour les
                    hommes.</para>
                <para>De même dans <emphasis role="italic">Titus Andronicus</emphasis> et <emphasis role="italic">Coriolan</emphasis>, si la vengeance est si tragique,
                    suscitant pour le spectateur crainte et pitié, c’est qu’elle émane de
                    particuliers autant que de l’ordre lui-même, jusqu’à devenir le thème principal
                    de la pièce.</para>
                <para>Ainsi, le personnage de Titus, qu’on pourrait prendre pour un héros au début
                    de la pièce, se révèle un anti-héros : c’est même lui qui lance la série de
                    vengeance, en refusant de grâcier le fils de la reine des Goths. (Cf I, B et II,
                    A). Si la reine à son tour devient l’allégorie même de la Vengeance en jurant
                    d’exterminer toute la famille d’Andronicus (fin de l’acte I), Titus à son tour
                    tue Tamora et ses fils, ainsi que l’emprereur (fin de la pièce) : le spectateur
                    peut voir en Tamora un personnage tragique aussi bien qu’en Titus ; elle est en
                    effet la première à « subir », implorant Titus en vain. Ce qui est
                    particulièrement tragique est le triomphe de la loi du Talion, qui fait que
                    l’intrigue ne progresse que par une succession d’actes criminels des deux parts
                    qui sont autant de vengeances.</para>

                <para>Cependant, la dimension tragique de la vengeance chez Shakespeare prend une
                    dimension explicitement politique, qu’on ne trouve chez Ovide que sous la forme
                    voilée du mythe : dans la plupart des pièces de Shakespeare, l’action se déroule
                    dans un cadre politique bien particulier qui la conditionne (Athènes et ses lois
                    strictes dans le <emphasis role="italic">Songe d’Une nuit d’été,</emphasis> la
                    Rome impèriale dans <emphasis role="italic">Titus</emphasis>).</para>
                <para/>
            </sect2>
            <sect2>
                <title>La Revenge Tragedy</title>
                <figure>
                    <title>Titus Andronicus</title>
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                                        <simpara>Cette œuvre est mise à disposition selon les termes
                                            de la <link xlink:href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/">Licence Creative Commons Attribution - Pas
                                                d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0
                                                International.</link>
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                                    <copyright>
                                        <year>2020</year>
                                        <holder>BBC</holder>
                                    </copyright>
                                </info>
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                                        <simpara>Cette œuvre est mise à disposition selon les termes
                                            de la <link xlink:href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/4.0/">Licence Creative Commons Attribution - Pas
                                                d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0
                                                International.</link>
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                    <caption>
                        <simpara>Ecouter/Voir la <link xlink:href="https://media.tremplin.ens-lyon.fr/ressources/users/LaurenceThevenieau/ShakespeareEtOvide/videos/titusandronicus.mp4">Vidéo en ligne</link>
                        </simpara>
                    </caption>
                </figure>
                <para> Ce choix thématique découle ainsi de la portée tragique de la vengeance en
                    elle-même. Voyons qu’il s’inscrit également dans l’actualité littéraire de
                    l’époque : l’avènement d’un genre dramatique nouveau, qu’on qualifiera d’après
                    A.H. Thorndike de « Tragédie de la vengeance ».</para>

                <para>En privilégiant ce thème dans ses pièces, et particulièrement dans <emphasis role="italic">Titus,</emphasis> Shakespeare se pose en dramaturge de son
                    temps, continuateur d’un genre dramatique nouveau caractéristique du théâtre
                    élisabéthain.</para>
                <para>A la fin des années 1580’s en Angleterre, la première représentation de
                        <emphasis role="italic">The Spanish Tragedy</emphasis>, de Thomas Kyd,
                    définit les canons d’un genre dramatique nouveau, que H.A. Thorndike, critique
                    du XIX<superscript>e</superscript> siècle spécialiste de Shakespeare, théorise
                    sous le nom de « tragédie de vengeance ». L’intrigue de la pièce est la
                    suivante : un père, Hieronimo, cherche à venger le meurtre de son fils Horatio.
                    Plongé dans un état proche de la folie par la mort de celui-ci, sa vengeance
                    sera l’aboutissement d’une série de meurtres, en passant par sa propre
                    mort.</para>
                <para>Cette intrigue, dont les grandes lignes ont été reprises par des dramaturges
                    contemporains de Kyd dans des pièces variées, permet à H.A.Thorndike de définir
                    ainsi le genre de la « tragédie de Vengeance » :</para>
                <para>« a tragedy whose leading motive is revenge, and whose main action deals with
                    the progress of this revenge, leading to the death of the murderers and often
                    the death of the avenger himself »<footnote>
                        <para>une tragédie dont le thème principal est la vengeance, dont l’action
                            principale a rapport au progrès de cette vengeance, qui conduit à la
                            mort des meurtriers et, souvent, du vengeur lui-même.</para>
                    </footnote>
                </para>
                <para>On retrouve bien ce schéma dans certaines tragédies de Shakespeare, telles
                        <emphasis role="italic">Hamlet</emphasis> et <emphasis role="italic">Titus
                        Andronicus</emphasis>. L’intrigue de ces deux pièces, on l’a vu pour la
                    dernière, tourne entièrement de la vengeance, aboutissant à un carnage
                    final.</para>
                <para>On voit au XVI<superscript>e</superscript> siècle se développer ce genre, avec
                    des auteurs comme Thomas Middleton et sa pièce <emphasis role="italic">La
                        tragédie du Vengeur</emphasis> qui paraît en 1606 pour la première fois,
                    John Marston avec <emphasis role="italic">Antonio’s Revenge</emphasis> en 1606,
                    et, surtout, Shakespeare avec-notamment-les pièces citées plus haut.</para>

                <para>On a vu précédemment que le contexte socio-politique de la Renaissance
                    anglaise expliquait, en partie, cet engouement pour le thème littéraire de la
                    vengeance et des passions ; Christine Sukic, dans « La tragédie de la vengeance,
                    un mal sans remède », publié dans <emphasis role="italic">Etudes Epistèmè,
                    </emphasis>n°13, 2008, met en avant le contexte culturel et littéraire lui-même
                    de ce regain d’intérêt pour ce thème. On constate en effet que le
                        XVI<superscript>e</superscript> siècle anglais porte un intérêt particulier
                    à l’étude des passions, notamment sous un angle médical et physiologique :
                    parallèlement à la lecture de traités antiques tels que le <emphasis role="italic">De Ira</emphasis> de Sénèque ou les <emphasis role="italic">Œuvres morales</emphasis> de Plutarque, les intellectuels anglais lisent
                    les traités sur les passions qui fleurissent en Europe, et en viennent à
                    reprendre le concept hippocratique de « mélancolie » (melancholy), à savoir
                    littéralement « la bile noire », pour désigner un sentiment de mal-être :
                    l’époque, ou du moins une partie des intellectuels de l’époque, associe
                    dérèglement des passions et dérèglement physiologique (on note la parution de
                    traités tel le <emphasis role="italic">Treatise of Melancholy</emphasis> de
                    Timoty Bright ou the <emphasis role="italic">Anatomy of Melancholy</emphasis> de
                    Robert Burton). D’où, chez certains, l’idée que les excès passionnels-comme la
                    colère - peuvent être controlés par les « flux », mais également l’inverse : les
                    excès passionnels, sont pourraient à leur tour « purger » le corps et la
                    sensation de mal-être. Dès lors, la vengeance, dans les tragédies de vengeance,
                    peut-être vue à la fois comme pathologique et thérapeutique : symptôme d’un
                    trouble physique, la colère trouve sa fin dans l’accomplissement de la
                    vengeance, qui peut rétablir l’équilibre des flux. On retrouve ici une
                    conception aristotélicienne de la vengeance (Cf I,B).</para>

                <para>On s’intéresse d’ailleurs particulièrement au lien entre lecture et mélancolie
                    ou dépression : ainsi, on remarque dans les tragédies de ce genre une forte
                    intertextualité, caractéristique du mouvement renaissant en général, mais
                    particulièrement prononcée dans ces pièces. Un motif récurrent en est en effet
                    la présence d’un livre, d’un auteur antique la plupart du temps, auquel le
                    personnage fait référence ou qu’il lit sur scène, et qui joue un rôle dans sa
                    décision d’accomplir la vengeance. Sénèque est un auteur particulièrement
                    mobilisé dans les Revenge Tragedies, ainsi que les philosophes stoïciens : ainsi
                    dans La <emphasis role="italic">Tragédie espagnole</emphasis> de Thomas Kyd,
                    Hieronimo atteint de « mélancolie » suite à la mort de son fils, lit un ouvrage
                    de Sénèque (III,13) : il cite notamment des vers des <emphasis role="italic">Troyennes</emphasis> :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Thomas Kyd, <citetitle>La Tragédie espagnole,
                            III,13,510-512</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Fata si miseros juvant, habes salutem ;
Fata si vitam negant, habes sepulchrum »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« Si les destins aident les malheureux, tu as là ton salut ; si les
                            destins te refusent la vie, tu as là ta sépulture ».</para>
                    </epigraph>

                </blockquote>
                <para>La résignation stoïcienne d’Andromaque, qui s’adresse à Astyanax, est chez Kyd
                    détournée : car la lecture stoïcienne de Hieronimo attisera son désir de
                    vengeance au lieu de l’apaiser.</para>
                <para>On trouve donc au sein de la tragédie de vengeance cette ambiguité, cette
                    tension entre deux discours sur la vengeance : une exhortation à la résorber
                    (dans un esprit stoïcien), mais des actes passionnels qui sont présentés comme
                    nécessaires à la purgation du « mal-être » dont est atteint le vengeur. Cette
                    tension est portée par l’intertextualité, qui met en parallèle deux époques,
                    deux sensibilités philosophiques et littéraires.</para>
                <para>C’est bien ce qu’on retrouve dans <emphasis role="italic">Titus Andronicus,
                        à</emphasis> la scène IV, 1, scène qui révèle le plus explicitement
                    l’intertexte des <emphasis role="italic">Métamorphoses. </emphasis>La fille de
                    Titus, mutilée et rendue muette, désigne à grand peine le livre des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> dans la bibliothèque de son père.
                    Ayant fait ouvrir le livre à l’endroit de la fable de Philomèle et Procné,
                    (livre VI), elle permet via le texte poétique d’Ovide la révélation sur ses
                    meurtriers qui déclenche la vengeance des Andronici :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, IV,
                        1</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Titus : Lucius, what book is that she tosseth so ? 
Boy : Grandsire, ‘t is Ovid’s Metamorphoses (…)
Titus : What should she find ? –Lavinia, shall I read ? 
This is the tragic tale of Philomel,
And treats of Tereus’ treason and his rape ;
And rape, I fear, was root of thine annoy. »
 
«Titus : Lucius, quel est le livre qu’elle remue ainsi ? 
Lu : Grand-père, ce sont les Métamorphoses d’Ovide(…)
Titus : Que veut-elle trouver ? Lavinia, lirai-je ? 
Ceci est la tragique histoire de Philomèle, 
il y est question de la trahison de Térée et de son viol ; 
et le viol, j’en ai peur, est l’origine de son ennui.»</literallayout>
                </blockquote>

                <para>La reconnaissance permise par le livre d’Ovide aboutit à l’union des Andronici
                    contre les criminels : l’intertexte ovidien, superposant le mythe et la poésie à
                    la réalité de l’intrigue dramatique, accentue la dimension surréaliste,
                    excessive de celle-ci et trouble les frontières génériques. On retrouve ici
                    l’utilisation subversive que Shakespeare fait d’Ovide : le poète ici se fait
                    vecteur de la vengeance et sa lecture attise le désir de vengeance au lieu de la
                    détourner, à rebours de toute tentative de moralisation du poète (Cf II,
                    B,2).</para>
                <para>Ainsi, on voit que le thème de la vengeance, qui possède une dimension
                    tragique en lui-même car il met en scène les sentiments extrêmes que sont la
                    colère et la souffrance, s’inscrit aussi, chez Shakespeare, dans une tradition
                    dramatique qu’il a contribuée à former, celle de la Tragédie de Vengeance. Ce
                    genre lie régulation et dérégulation des passions chez l’individu à la lecture
                    des Anciens, souvent pour faire de ces derniers des acteurs de la vengeance, et
                    peut-être mettre en question la morale stoïcienne associée à certains d’entre
                    eux.</para>
                <para>Et le choix d’un auteur comme Ovide comme premier intertexte(Cf II, B,1 et 2),
                    qui lui-même se pose par ses textes et les thèmes abordés à rebours du stoïcisme
                    prôné par le pouvoir auugustéen, et qui de plus est un poète et non un
                    philosophe comme Sénèque, est signifiant chez Shakespeare.</para>
                <para/>
            </sect2>
        </sect1>
    </chapter>
    <chapter>
        <title>Le traitement du thème de la vengeance entraîne une innovation générique :
            théâtralité de l’oeuvre d’Ovide, aspects narratifs <emphasis role="italic">de Titus
                Andronicus </emphasis>et du <emphasis role="italic">Songe d’une nuit
                d’été</emphasis>
        </title>
        <sect1>
            <title>La métamorphose comme moyen ou détournement de la vengeance devient chez
                Shakespeare un ressort dramatique</title>
            <sect2>
                <title>Ressort comique</title>
                <para>La métamorphose revêt de nombreux aspects comiques : changement brusque qui
                    mène à des révélations ou actions tragiques, elle peut également prendre la
                    forme plus légère et badine du déguisement et du jeu en général, ce qui en fait
                    un puissant vecteur comique. De plus, l’incompréhension même que suscite la
                    métamorphose sous ses différentes formes sur scène donne lieu à tout un pannel
                    de comiques et quiproquo shakespeariens.</para>

                <para>La première forme de métamorphose qu’on peut trouver dans le <emphasis role="italic">Songe d’une nuit d’été</emphasis>, et qui nous fait penser le
                    plus évidemment aux <emphasis role="italic">Métamorphoses </emphasis>d’Ovide,
                    est la métamorphose réelle d’un être humain en une autre espèce : celle de
                    l’artisan Bottom en âne.</para>
                <para>A la scène I de l’acte III, Bottom, un des six artisans chargés de monter la
                    représentation de Pyrame et Thisbé à la cour d’Athènes à l’occasion du mariage
                    du duc Thésée, est affublé d’une tête d’âne par Puck, le facétieux serviteur
                    d’Obéron roi des elfes. Alors que la troupe répète la pièce dans les bois, Puck
                    profite de la concentration des acteurs pour disparaître avec Bottom ; les
                    autres continuent à répéter :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>A Midsummer night's Dream, III,
                            1</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Quince : Ninus’ tomb, man.
Why you must not speak that yet ;
That you answer to Pyramus. 
You speak all your part at once, cues and all. 
(Re-enter Puck and Bottom with an ass’s head)
Thisbe : O ! –As true as truest horse, that yet would never tire. 
Pyrame : If I were fair, Thisby, I were only thine.
Quince : O monstrous ! O strange ! We are haunted. Pray masters ! Help !
(exeunt clowns)
Puck : I’ll follow you, I’ll lead you about a round, 
Through bog (…)
Sometime a horse, I’ll be, sometime a hound,
A hog, a headless bear, sometime a fire (…) 
Bottom : Why do they run away ? This is a knavery of them, to make me afeard »</literallayout>
                    <literallayout>
« Quince : À la tombe de Ninus, l’ami ! —Mais vous ne devez pas dire cela encore ; c’est une réponse que vous avez à faire à Pyrame.
Vous débitez tout votre rôle à la fois ; les répliques, et tout. — Pyrame, entrez, votre tour est venu.
Rien ne peut fatiguer, sont les derniers mots de la tirade.
(Puck rentre avec Bottom affublé d’une tête d’âne.)
Thisbé : Aussi fidèle que le plus fidèle coursier que rien ne peut fatiguer.
Pyrame : Si j’étais beau, Thisbé, je ne serais jamais qu’à toi.
Quince : O prodige monstrueux ! prodige étrange ! ce lieu est hanté. Vite, camarades, fuyons ! Camarades, au secours !
(Toute la troupe s’enfuit.)
Puck : Je vais vous suivre ; je vais vous faire tourner à travers les marécages (…) tantôt je serai cheval et tantôt chien, pourceau, ours sans tête, parfois un feu (…)
Bottom : Pourquoi s’enfuient-ils ainsi ?
C’est un tour qu’ils jouent pour me faire peur. »
                   </literallayout>
                </blockquote>

                <para>Ici on voit d’emblée la stupeur des personnages qui assistent à la
                    métamorphose de Bottom en âne, qui contraste fortement avec l’ignorance qu’a
                    Bottom lui-même de son état –il croit que ses compères lui jouent « un tour » -
                    On a donc une scène de double quiproquo : les personnages ne reconnaissent pas
                    Bottom, et Bottom lui –même se prend pour autre qu’il est. Par ailleurs la
                    présence cachée de Puck, responsable de la métamorphose, nous rappelle à travers
                    ses menaces fantaisistes (« je vais vous faire tourer à travers les marécages »)
                    qu’il s’agit d’une farce générale dont Bottom et ses amis sont les victimes. Une
                    atmosphère de jeu est instaurée à travers l’ironie dramatique : le spectateur a
                    conscience de la métamorphose puisqu’il la voit, comme les autres personnages,
                    sur scène ; mais ni Bottom ni ses amis ne savent quel tour leur est joué. Le
                    spectateur seul le sait, avec Puck. Tout se rapporte au jeu dans cette
                    métamorphose scénique : le tour de Puck est commandé par Obéron pour jouer un
                    tour à sa femme Titania, celle-ci devant tomber ammoureuse de l’âne. Cette
                    métamorphose nous fait plonger dans l’univers du merveilleux et de la fantaisie,
                    créant la surprise et la méprise pour les personnages, suscitant le rire chez le
                    spectateur. La métamorphose sur scène associe ici comique de situation, de geste
                    (voir la surprise de Bottom et des acteurs, de caractère (Bottom est un artisan,
                    de « basse extraction » dans la pièce où les personnages principaux sont nobles
                    (le duc et la cour, les amants), et la métaphore de l’âne, en plus de rappeler
                    les <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> d’Apulée, évoque, la
                    bassesse de la condition de Bottom, la grossièreté en quelque sorte du
                        personnage(<emphasis role="italic">bottom</emphasis> signifiant « le bas, le
                    fond », voire « le derrière » en anglais). Ces comiques sont bel et bien permis
                    par l’association de la vengeance, qui prend ici la forme d’une farce sans
                    conséquent (la métamorphose est éphémère), et de la métamorphose qui en est le
                    résultat.</para>
                <para>La suite immédiate de l’action nous le confirme : sous l’emprise du suc
                    magique que lui a administré Obéron, la reine des elfes Titania entend Bottom
                    chanter et en tombe amoureuse, le qualifiant d’ « ange », de « sage » et de
                    « beau  », lui déclarant passionément son amour :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>A Midsummer night's Dream, III, 1, 136,
                            149</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Titania : On the first view to say, to swear, i love you. » (136)
« And I do love thee : therefore go with me. » (149)
« Au premier regard, à dire vrai, je t’aime »
« Et je t’aime : viens donc avec moi »</literallayout>
                </blockquote>
                <para/>
                <para>Affublé d’une tête d’âne, Bottom exprime quant à lui son étonnement devant son
                    nouveau pouvoir d’attraction. Le comique vient alors de l’absurde de la scène,
                    mêlant par le jeu de l’illusion le haut / le bas et de l’inversion des rôles :
                    Bottom–littéralement <emphasis role="italic">le bas</emphasis> –, transformé en
                    âne, est courtisé par la reine des Elfes. Cette inversion des rôles
                    féminin-masculin (la femme courtise l’homme, ce qui pouvait être en soi un motif
                    comique pour un public élisabéthain marqué par le système du patriarchat)
                    convoque une autre métamorphose, celle de Salmacis et Hermaphrodite (IV,
                    285,379), un des rares exemples de femme poursuivant un homme : On retrouve ce
                    langage flatteur et pressant de la part de la nymphe, qui fait des avances au
                    jeune homme :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses, IV,
                        320-328</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Puer o dignissime credi
Esse deus (…) 
Haec tibi sive aliqua est, mea sit furtiva voluptas ; 
Seu nulla est, ego sim thalamumque ineamus eundem »
« Enfant, digne d’être pris pour un dieu (…) 
Si tu en as une de fiancée, accorde-moi un plaisir furtif ;
sinon, je serai ta fiancée et je partagerai ton lit. »</literallayout>
                </blockquote>
                <para>Convoquant cette métamorphose, la pièce en accentue le comique par l’illusion
                    vengeresse dont est victime la reine des fées, amoureuse d’un âne et pas d’un
                    beau jeune homme comme l’est Salmacis.</para>
                <para>On trouve donc une première forme de métamorphose dans les pièces de
                    Shakespeare, la métamorphose réelle qui est ovidienne, car elle procède d’un
                    acte vengeur- ici celui d’Obéron qui se venge de sa femme en la rendant
                    amoureuse d’un âne. Elle diffère cependant d’une métamorphose purement ovidienne
                    dans la mesure où elle la détourne vers le comique et l’éphémère : on est ici
                    d’avantage dans le registre de la farce et du jeu que de l’inéluctable.</para>
                <para>Une autre forme que prend la métamorphose ovidienne est le déguisement chez
                    Shakespeare : on le retrouve dans de nombreuses comédies, utilisé par les
                    personnages à des fins de vengeance, mais aussi de justice ou de jeu, ce dernier
                    thème étant souvent associé aux autres. Ainsi, dans le <emphasis role="italic">Marchand de Venise </emphasis>et <emphasis role="italic">Comme il vous
                        plaira</emphasis>, un ou plusieurs personnages se déguisent, voire se
                    travestissent pour arriver à leurs fins :</para>
                <para>A la scène 4 de l’acte III du <emphasis role="italic">Marchand de
                        Venise,</emphasis> Portia, jeune fille noble de Belmont, qui vient d’épouser
                    Antonio et craint que celui-ci perde un procès et la vie, décide avec sa
                    suivante Nerissa de se déguiser en homme de loi pour arbitrer elle-même
                    l’affaire à Venise.</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>The Merchant of Venice, III,
                            4,63-68</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Portia : When we are both accoutred like young men,
I’ll prove the prettier of the two;
And wear my dagger with the braver grace;
And speak between the change of man and boy,
With a reed voice ; and turn two mincing steps
Into a manly stride (…) »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« Quand nous serons toutes deux équipées en jeunes gens, je serai le
                            plus joli garçon des deux, et ce sera moi qui porterai ma dague de
                            meilleure grâce, qui saurai le mieux prendre cette voix flûtée qui
                            marque le passage de l'enfance à l'âge d'homme, et changer de petits pas
                            mignards en une démarche virile »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>

                <para>On trouve ici le récit d’une métamorphose à venir- une métamorphose controlée
                    qui se présente ici encore comme un jeu, puisque Portia est en train de déclarer
                    à sa suivante qu’elle la surpassera dans le rôle du garçon. Ici la métamorphose
                    n’a pas de lien immédiat avec la vengeance, mais plutôt avec la justice :
                    cependant on peut parler de vengeance justicière puisque Portia, déguisée en
                    docteur de la loi, punira Shylock qui a injustement accusé son mari (acte IV et
                    V).</para>
                <para>On retrouve d’ailleurs, au début de la pièce, l’idée que tout est déguisement
                    et que la réalité est « dramatique », qu’elle est mise en scène perpétuelle et
                    donc, en un certain sens, métamorphoses incessantes :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>The Merchant of Venice, I,
                            1,77-78</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Antonio : I hold the world but as the world, Gratiano;
 A stage, where everyone must play a part »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para> « Je tiens le monde pour ce qu’il est, Gratiano ; une scène de
                            théâtre, où chacun doit tenir un rôle. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>

                <para>On pourrait voir, encore, une autre forme de métamorphose dans la mise en
                    scène de stratégies de séduction chez Shakespeare, qui mobilisent l’artifice
                    tout en instaurant un rapport de force entre les individus : on ne parlera pas
                    directement de “vengeance » dans le jeu amoureux, mais bien d’une forme de
                    relation qui s’apparente à un combat fait d’attaques mutuelles. Cette forme de
                    métamorphose est un puissant ressort comique et dramatique chez
                    Shakespeare :</para>

                <para>Ainsi, dans <emphasis role="italic">Comme il vous plaira</emphasis>, Rosalinde
                    éprise d’Orlando, mais déguisée en homme, lui fait croire qu’elle a guéri un
                    amant de son amour en adoptant un caractère frivole et changeant :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>As you Like it, III, 2,
                        401-420</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout/>
                    <epigraph>
                        <para>« Rosalind: Yes, one, and in this manner. He was to imagine me his
                            love, his mistress; and I set him every day to woo me: at which time
                            would I, being but a moonish youth, grieve, be effeminate, changeable,
                            longing and liking, proud, fantastical, apish, shallow, inconstant, full
                            of tears, full of smiles, for every passion something and for no passion
                            truly any thing, as boys and women are for the most part cattle of this
                            colour; would now like him, now loathe him; then entertain him, then
                            forswear him; now weep for him, then spit at him; that I drave my suitor
                            from his mad humour of love to a living humour of madness; which was, to
                            forswear the full stream of the world, and to live in a nook merely
                            monastic. And thus I cured him; and this way will I take upon me to wash
                            your liver as clean as a sound sheep's heart, that there shall not be
                            one spot of love in't. » </para>
                        <para>« Rosalinde : Oui, j’en ai guéri un, et voici comment : Son régime
                            était de s’imaginer que j’étais sa bien-aimée, sa maîtresse, et tous les
                            jours je le mettais à me faire sa cour. Alors, prenant le caractère
                            d’une jeune fille capricieuse, je jouais la femme chagrine, langoureuse,
                            inconstante, remplie d’envie et de fantaisies, fière, fantasque,
                            minaudière, sotte, volage, riant et pleurant tour à tour, affectant
                            toutes les passions sans en sentir aucune, comme font les garçons et les
                            filles, qui pour la plupart sont assez des animaux de cette couleur.
                            Tantôt je l’aimais, tantôt je le détestais ; tantôt je lui faisais
                            accueil, tantôt je le rebutais ; quelquefois je pleurais de tendresse
                            pour lui, ensuite je lui crachais au visage ; je fis tant, enfin, que je
                            fis passer mon amoureux d’un violent accès d’amour à un violent accès de
                            folie, qui consistait à détester l’univers entier, et qui l’envoya vivre
                            dans un réduit vraiment monastique : c’est ainsi que je l’ai guéri, et
                            par le même régime je me fais fort de laver votre foie aussi net que le
                            cœur d’un mouton bien sain, de façon qu’il n’y restera pas la plus
                            petite tache d’amour. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>

                <para>Ici, c’est véritablement un rôle, ou plutôt une multiplicité de rôles que
                    l’amante endosse pour séduire son amant.</para>
                <para>En réalité, alors qu’elle prétend guérir de l’amour en se montrant frivole et
                    inconstante, Rosalinde sait que ce comportement aura l’effet contraire sur
                    Orlando à qui elle s’adresse. Ainsi, l’auto-métamorphose controlée, sans cesse
                    renouvelée, est pour elle un moyen de contrôle sur l’amant. Plus encore, la
                    description et l’anticipation par les mots de ce comportement à venir- à savoir
                    un comportement imprévisible et changeant- est employée par le personnage est
                    ambigue : cette description devrait prévenir Orlando de ne pas se laisser
                    séduire par cette attitude, alors qu’elle lui mime un comportement que Rosalinde
                    pense séduisant.</para>
                <para>Ainsi s’instaure à travers cette suggestion de métamorphoses à venir un
                    rapport de séduction, mené par Rosalinde.</para>
                <para>On pourrait voir, en ce personnage de Rosalinde, une figure ovidienne du poète
                    et de l’amant de <emphasis role="italic">l’Art d’Aimer</emphasis> ou encore des
                        <emphasis role="italic">Amours : </emphasis>se présentant comme un maître, «
                    un guérisseur » des passions, Rosalinde comme Ovide entend par ses mots
                    apprendre à « dominer » l’amour, et pour cela préconise de maîtriser ses propres
                    « métamorphoses » pour tenir un rôle de composition.</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Ars Amatoria,I, 4-8</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« (…)arte regendus amor.
curribus automedon lentisque erat atus habenis 
Tiphys in haemonia puppe magister erat 
me Venus artificem tenero praefecit amori
Tiphys et Automedon dicar amoris ego. »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« (…) l’art doit aussi guider l’amour. Automédon, habile écuyer, sut
                            manier les rênes flexibles ; Tiphys fut le pilote du vaisseau des
                            Argonautes. Moi, Vénus m’a donné pour maître à son jeune fils : on
                            m’appellera le Tiphys et l’Automédon de l’amour. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>
                <para>On retrouve bien ici la posture du maître (« magister ») qui prône le contrôle
                    du sentiment (« regendus », « praeficio »), avec le lexique de l’artifice («
                    arte », « artificem »). On peut considérer que cette conception de l’amour comme
                    devant être « dompté» et mis à distance pour mieux être maîtrisé assimile la
                    séduction à un combat, qu’il s’agit de « gagner ». On entre donc bien, avec
                    cette association de la métamorphose à la séduction, dans un rapport de force
                    voire de domination (il s’agit de se dominer soi-même pour dominer l’autre à
                    séduire) : ainsi ce que Rosalinde propose à Orlando, c’est bien de « guérir » de
                    l’amour, donc en quelque sorte de se « venger » de l’amour pour ne plus en être
                    victime. On rappelle que le poète de <emphasis role="italic">l’Art
                        d’Aimer</emphasis> est aussi celui des <emphasis role="italic">Remèdes à
                        l’amour.</emphasis>
                </para>

                <para>On voit donc que la métamorphose, chez Shakespeare, est un puissant ressort
                    dramatique et comique : suscitant la surprise, l’illusion ou le jeu- de
                    séduction notamment-, elle est moteur de l’intrigue et vise le rire ou le
                    plaisir du spectateur.</para>
                <para>L’usage dramatique de la métamorphose chez Shakespeare est particulièrement
                    ovidienne car elle est toujours liée, plus ou moins directement, à la vengeance
                    ou au désir de vaincre, d’ailleurs parfois lié à un but didactique (<emphasis role="bold">
                        <emphasis role="italic">Ars </emphasis>
                    </emphasis>
                    <emphasis role="italic">Amatoria</emphasis>) : c’est d’ailleurs cette violence,
                    toujours présente dans l’acte de métamorphose ou de déguisement, qui fait de la
                    métamorphose un motif dramatique ambivalent, comique mais aussi tragique.</para>
            </sect2>
            <sect2>
                <title>Ressort tragique</title>
                <para>Voyons que l’utilisation du thème de la métamorphose, associé à celui de la
                    vengeance chez Shakespeare, en fait un ressort tragique dans ses pièces.</para>

                <para>On a vu que la vengeance comme thème littéraire possédait une dimension
                    tragique en lui-même ; la métamorphose, associée au revirement, au spectaculaire
                    et à l’inéluctable, amplifie la portée à la fois tragique et dramatique de la
                    violence et de la vengeance sur scène. Ici l’intertexte ovidien, présent dans
                    les métamorphoses shakespeariennes, suggère une tension tragique liée à la
                    violence, même lorsque celles-ci sont liées au jeu et au comique.</para>

                <para>On retrouve différents types de métamorphoses tragiques dans nos
                    pièces :</para>

                <para>Dans <emphasis role="italic">Titus Andronicus</emphasis>, l’intertexte ovidien
                    est particulièrement évident, on l’a vu avec la présence sur scène du livre des
                        <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> (II, C) : la fille de
                    Titus, Lavinia, subit comme une “métamorphose”: à travers la référence au livre
                    VI des <emphasis role="italic">Métamorphoses </emphasis>et la fable de Philomèle
                    et Procné, Lavinia devient une nouvelle Philomèle ; à la scène 5 de l’Acte II,
                    Marcus apercevant sa nièce mutilée la “transforme “ en quelques sorte par les
                    mots avec lesquels il la décrit :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, II, 5,
                        26-43</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Marcus : But, sure, some Tereus hath defloured thee, 
And, lest thou shouldst detect him, cut thy tongue.
(…)Fair Philomela, she but lost her tongue,
And in a tedious sampler sew’d her mind :
But, lovely niece, that mean is cut from thee,
A craftier Tereus hast thou met withal,
And he hath cut those pretty fingers off,
That could have better sew’d than Philomel. »

« Mais, certainement, quelque Tereus t’aura déflorée, 
Et, pour éviter que tu ne le dénonces, coupé la langue. 
(…)Belle Philomèle, elle perdit sa langue, 
Et broda sur une étoffe ce qu’elle avait dans l’esprit : 
Mais, aimable nièce, ce moyen t’est ôté, 
C’est un Térée plus habile que tu as rencontré,
Et il t’a arraché tes jolis doigts,
Qui auraient brodé avec plus de dextérité que ceux de Philomèle. »</literallayout>
                </blockquote>

                <para>Ici, par le procédé de l’antonomase, Lavinia est identifiée et
                    « métamorphosée » en Philomèle, victime d’un viol et d’une mutilation. On a même
                    l’impression que les agresseurs, comparés à Térée, se sont eux-mêmes identifiés
                    aux personnages ovidiens ; ils sont appelés : « a <emphasis role="bold">craftier
                    </emphasis>Tereus » : l’adjectif associé à Térée laisse penser qu’ayant pris
                    connaissance de l’histoire de Philomèle, et de l’erreur de Térée (qui dans les
                        <emphasis role="italic">Métamorphoses </emphasis>est dénoncé par les
                    broderies de sa victime Philomèle), ils ont décidé de « rejouer” la fable à leur
                    avantage. On a donc ici une métamorphose « poétique » mais éminement tragique,
                    car elle fait non seulement appaître la souffrance de Lavinia, mais également
                    révèle à Marcus ce qu’a subi Lavinia. Ainsi, la métamorphose est contenue dans
                    l’intertextualité présente, qui projette la fable mythologique sur la réalité de
                    l’intrigue et transforme les personnages en créatures ovidiennes.</para>

                <para>La métamorphose prend aussi, dans les pièces de Shakespeare, la forme du rêve
                    et de l’illusion : les personnages plongés dans le doute ou l’erreur sont eux
                    aussi confrontés à un réel métamorphosé par la fiction. On a pu voir le côté
                    « léger » et comique du monde merveilleux du <emphasis role="italic">Songe.</emphasis> Cependant, dans cette pièce, la métamorphose par le rêve
                    se mêle au doute et frôle l’angoisse : l’onirisme et le registre merveilleux se
                    transforment alors en cauchemar, et viennent rappeler l’univers fantastique et
                    incertain des <emphasis role="italic">Métamorphoses. </emphasis>
                </para>
                <para/>
                <para>Ainsi, dans le<emphasis role="italic"> Songe d’une nuit d’été,</emphasis> la
                    métamorphose de Bottom, ainsi que l’illusion dont sont victimes les personnages
                    – la reine des Elfes ainsi que les deux couples d’amants- suite à la vengeance
                    du rois des Elfes, possède une dimension tragique, car cauchemardesque.</para>
                <para>Cet aspect apparaît dès la planification de l’acte ensorcelleur par le roi des
                    Elfes Obéron :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>A Midsummer night's Dream, II, 2,
                            188-192</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Oberon: Hast thou the flower there ? Welcome, wanderer.
Puck: Ay, there it is.
Oberon: I pray thee, give it to me.
(…) There sleeps Titania, some time of the night,
(…) And with the juice of this I’ll streak her eyes,
And make her full of hateful fantasies. »
              
« Obéron : As-tu la fleur avec toi ? Bienvenue, vagabond. 
Puck : Oui, la voici. 
Obéron : donne-la moi, je te prie. 
(…) C’est ici que Titania dort, durant une partie de la nuit. 
(…) Je lancerai des gouttes du jus de cette fleur sur ses yeux,
Et je lui inspirerai des fantasmes odieux. »</literallayout>
                </blockquote>

                <para>On voit ici le côté violent, voire malveillant qui préside à la
                    métamorphose-illusion de Titania : Obéron décrit ici l’acte ensorcelleur
                    lui-même, qui consiste en la préparation d’un « jus » -qui s’apparente à une
                    substance narcotique, une drogue. Le groupe nominal “hateful fantasies »,
                    « fantasies” pouvant se traduire par fantasmes ou rêves, suggère le cauchemar
                    plus que le rêve et donne à l’illusion de Titania une dimension tragique, et à
                    la farce d’Obéron un côté maléfique. Acteur de la vengeance, le roi des Elfes
                    prend l’initiative de la métamorphose.</para>

                <para>D’autre part, ce qui fait que la métamorphose ovidienne se fait ressort
                    tragique, dans cette pièce, est qu’elle prend des dimensions physiquement et
                    concrètement cauchemardesques : résultat désiré ou non d’un acte vengeur, la
                    violence est latente au sein même du rêve et de l’univers féérique. Ainsi,
                        <emphasis role="italic">le Songe</emphasis>, comme l’indique son titre,
                    plonge les personnages dans un monde onirique et fantasmé : cependant la
                    métamorphose transforme le réel en un monde ovidien, marqué par l’incertitude et
                    l’angoisse. A la fin de l’acte II, le serviteur du roi des elfes a déposé le suc
                    ensorcelleur sur les yeux de Lysandre amant d’Hermia, se trompant ainsi de
                    cible. C’est le début de la métamorphose, les rôles et les sentiments vont
                    immédiatement s’inverser:</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>A Midsummer night's Dream,II, 3,
                            110-112</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Lysandre : Content with Hermia ! No: I do repent 
The tedious minutes I with her have spent.
Not Hermia, but Helena I love. »</literallayout>
                </blockquote>

                <para> Lysandre s’éveille dans le bois, voit Héléna et en tombe amoureux, sous
                    l’emprise du charme ; endormie à leur côté, Hermia est en proie à un
                    cauchemar :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>A Midsummer night's Dream, II, 3,
                            143-152</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Hermia (awakening) : Help me, Lysander, help me ! do thy best,
To pluck this crawling serpent from my breast.
Ah me ! For pity! What a dream was here !
Lysander, look, I do quake with fear.
Methought a serpent eat my heart away, 
And you sat smiling at his cruel prey.“
(…) Alack! Where are you? Speak, an if you hear:
Speak of all loves! I swoon almost with fear. »

« Hermia : A l’aide, Lysandre, à l’aide ! Fais de ton mieux,
pour arracher ce serpent rampant de ma poitrine.
A moi, par pitié ! Quel rêve ! 
Lysandre, vois, j’en tremble de peur. 
Je pensais qu’un serpent me mangeait le coeur, 
Et que tu souriais, assis, à la vue de sa proie cruelle.
(…)Hélas! Où es-tu ? Parle, si tu m’entends : 
Parle, par tous les saints ! J’en défaille presque de peur. »</literallayout>
                </blockquote>

                <para>On voit ici que l’acte vengeur d’Obéron, provoque une double métamorphose ou
                    double-illusion : dans la réalité, Lysandre éprouve une transformation subite de
                    ses sentiments ; dans le domaine du rêve et de l’inconscient, Hermia perd elle
                    aussi ses repères et éprouve l’horreur d’une vision cauchemardesque où Lysandre
                    l’abandonne. Les interjections (Alack !), les exclamatives, le registre de la
                    plainte et de l’effroi verbalisent l’angoisse vive et soudaine du personnage.
                    Ici, c’est un rêve –cauchemar qui aboutit à l’angoisse réelle, et nous avons
                    comme une influence réciproque du cauchemar abstrait sur le réel et du réel sur
                    l’inconscient.</para>
                <para>Cet épisode fait écho à la métamorphose ovidienne d’Ino ou encore à celle
                    d’Actéon : ce qui fait de l’illusion des personnages un ressort tragique, c’est
                    que leur aveuglement les condamne à expérimenter l’erreur et la douleur. Ainsi
                    le cauchemar d’Hermia, qui rêve d’avoir le coeur déchiré par un serpent, et
                    surtout que son amant se réjouit de la voir en proie à la souffrance, rappelle
                    directement le délire d’Ino et d’Athamas au livre IV des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> : Junon a décidé de se venger de la fille de
                    Cadmos Ino et de son époux Athamas ; elle leur jette alors des serpents qui les
                    rendent fous :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses,
                        IV,490-518</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Obstitit infelix aditumque obsedit Erinys, 
(…) Inde duos mediis abrumpit crinibus angues 
Pestiferaque manu raptos inmisit ; at illi 
Inoosque sinus Athamanteosque pererrant 
Inspirantque graves animas ; nec vulnera membris
Ulla ferunt : mens est, quae diros sentiat ictus. 
(…) Dumque pavent illi, vertit furiale venenum
Pectus in amborum praecordiaque intima movit. 
(…) Protinus Aeolides media furibundus in aula
(…) Utque ferae sequitur vestigia conjugis amens 
Deque sinu matris ridentem et parva Learchum
Bracchia tendentem rapit et bis terque per auras 
More rotat fundae rigidoque infantia saxo 
Discutit ora ferox. »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« La funeste Erinys leur en barre l’issue(…) Du milieu de son crâne
                            arrachant deux serpents, De sa main pestifère elle les lance. Errant sur
                            le sein d’Athamas et d’Ino, ils y soufflent une haleine infectée qui,
                            sans blesser leur corps, ébranle leurs esprits de terribles atteintes.
                            (…) Soudain pris de délire au milieu du palais,(…) et le fou course son
                            épouse tel un fauve, arrache de son sein Léarque qui rit, tendant ses
                            bras, le fait tourner en l’air deux ou trois fois comme une fronde, et
                            sans pitié brise son crâne contre un roc. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>

                <para>Ainsi, ce qui est mis en scène à traves le cauchemar d’Hermia et l’illusion de
                    Lysandre, c’est bien la folie funeste qui frappe les victimes de la vengeance
                    divine (chez Ovide de Junon, chez Shakespeare d’ Obéron) et qui amène à la
                    méprise, qui elle-même amène à la mort : le cauchemar d’Hermia anticipe
                    l’aveuglement de Lysandre qui pousse celui-ci à l’abandonner au milieu des bois
                    pour suivre son nouvel amour.</para>

                <para>On voit bien ici que la farce vengeresse d’Obéron tourne au cauchemar et nous
                    fait glisser du merveilleux et de la légèreté d’un bois féérique à un registre
                    fantatisque, un monde incertain et changeant inspiré directement d’Ovide. Le
                    bois d’Athènes devient un labyrinthe dans lequel les personnages se perdent et
                    perdent leur certitudes, expérimentant le temps d’un cauchemar le changement
                    incessant et la perte. Le rêve y devient, par l’association de la vengeance et
                    de la métamorphose, le cauchemar et la névrose.</para>

                <para>La mise en scène de cette pièce par Dominique Pitoiset, dans le cadre du co-
                        projet<emphasis role="italic"> Songes </emphasis>réalisé en mars 2017 par le
                    CNSMD et l’ENSATT de Lyon, insiste sur la dimension tragique et cauchemardesque
                    de cette tragi-comédie : les moments de doute et de méprise sont amplifiés par
                    des effets sonores et visuels tels que les bruitages d’insectes et d’animaux
                    sauvages, la projection sur les murs de reptiles et autres chasseurs. Ces effets
                    visent à faire ressortir les mécanismes psychiques et inconscients négatifs qui
                    sont à l’oeuvre dans cette pièce, qui met en scène, sous couvert d’un univers
                    merveilleux, des rapports de pouvoir et de violence implicites.</para>

            </sect2>
        </sect1>
        <sect1>
            <title>Transformation générique : théâtralité des métamorphoses, mise en abîme et effets
                de distanciation dans le traitement du mythe</title>
            <para>On a, dans les <emphasis role="italic">Métamorphoses,</emphasis> une mise en abîme
                du regard : du lecteur, du narrateur du myhte. Ainsi s’instaure un <emphasis role="italic">theatron –</emphasis>littéralement, le lieu d’où l’on regarde-
                d’où le mythe et le discours sur le mythe sont contemplés au cours de la lecture : à
                la narration se mêle la description, récit et discours se croisent pour créer des
                effets de distanciation. Aussi peut-on parler de théâtralité des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis>, dans la mesure où le lecteur est placé
                dans une position de contemplation critique des mythes et du merveilleux, du
                spectaculaire. La théâtralité est ainsi obtenue de plusieurs manières : nous
                étudierons la mise en scène du regard et de ses métamorphoses, qui nous semblera
                proprement théâtrale ; les effets de mises en abîme et de surdétermination du texte
                par les enchâssement du récit et du discours, qui provoque une sorte de
                distanciation brechtienne ; enfin le spectaculaire, qui crée une tension entre
                identification et distanciation d’avec le mythe. On a ainsi un « théâtre » en
                puissance dans l’oeuvre d’Ovide, qui pourrait avoir nourri et façonné l’art
                dramatique de Shakespeare.</para>
            <sect2>
                <title>Les métamorphoses vues depuis le <emphasis role="italic">theatron
                    </emphasis>: le regard sur la métamorphose devient regard métamorphosé</title>
                <para> On a bien, en effet, une réflexion sur le regard à travers la narration : on
                    le voit premièrement par la présence marquée du lexique de la vue dans l’ouvrage
                     : pour le seul verbe <emphasis role="italic">video</emphasis>, on trouve, après
                    lemmatisation, 399 occurences dans l’ouvrage, 62 pour le verbe <emphasis role="italic">aspicio,</emphasis> 72 pour le verbe <emphasis role="italic">specto, </emphasis>111 pour le verbe<emphasis role="italic"> viso,
                    </emphasis> 83 pour le substantif <emphasis role="italic">oculus,</emphasis> 31
                    pour <emphasis role="italic">visus. </emphasis>
                </para>
                <para>Le livre III des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> est
                    particulièrement saisissant dans la mise en scène des rapports entre regard et
                    punition vengeresse, regard et interdit.</para>
                <para>En effet, la quasi-totalité des métamorphoses narrées dans ce livre sont liées
                    au regard, à la vue : le regard interdit et hasardeux d’Actéon sur Diane
                    (131-250), la vue de Jupiter funeste à Sémélé (251-315), la vue ôtée au devin
                    Tirésias(316-338), la vue-illusion de Narcisse (339-510), l’aveuglement-folie de
                    la mère de Bacchus qui assassine son fils (511-733).</para>
                <para> Lire ce livre III, c’est ainsi entrer dans une perspective sur les regards
                    mis en scène, et souvent le regard est narré sous l’angle de l’effraction, du
                    franchissement de la limite : qu’il soit la cause ou le résultat d’un acte
                    vengeur, ce regard métamorphosé des personnages se double du discours du
                    narrateur qui vient contredire l’apparente évidence et uniformité du regard.
                    C’est précisément cette distanciation d’avec la diégèse mythologique des
                        <emphasis role="italic">Métamorphoses </emphasis>qui fait la théâtralité,
                    l’aspect dramatique de l’ouvrage : le livre se pose comme une tribune d’où le
                    regard peut partir pour contempler un regard autre, celui des personnages sur
                    scène.</para>
                <para>Ainsi, dans la métamorphose d’Actéon, on a une focalisation, par la
                    description, sur le regard des personnages et ses effets, plus que sur les
                    objets regardés :</para>
                <para>En effet, avant qu’Actéon ne surprenne Diane au bain, on nous décrit la grotte
                    dans laquelle Actéon va pénétrer, qui est l’endroit duquel le regard du chasseur
                    va partir ; cette grotte est décrise assez précisément :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses, III </citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« vallis erat piceis et acuta densa cupressu » (155)
« dans un val dru de pins et de cyprès aigus » 
« Fons sonat a dextra, tenui perlucidus unda,
Margine gramineo patulos succintus hiatus » (161) 
</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« une source y murmure, et d’un filet d’eau claire emplit un bassin
                            large entouré de gazon. »</para>
                    </epigraph>

                </blockquote>
                <para>On a ici comme un <emphasis role="italic">theatron</emphasis> décrit, qui est
                    le lieu d’où va partir le regard d’Actéon sur Diane, mais surtout d’où va partir
                    le regard du lecteur sur ce regard et sur la scène.</para>
                <para>On voit d’ailleurs la focalisation sur le regard plus que sur les personnages
                     :</para>
                <para>Diane nue n’est pas décrite directement, on devine sa nudité par les gestes de
                    ses servantes qui la déshabillent et la regardent :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamoprhoses,
                        III,165-167</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Quo postquam subiit, nympharum tradidit uni
Armigerae jaculum pharetramque arcusque retentos; 
Altera depositae subjecit bracchia pallae.” </literallayout>

                    <epigraph>
                        <para>« Après y être entrée, elle confie à la nymphe gardienne carquois et
                            javelot, et son arc détendu, ôte et jette sa robe aux bras d’une autre
                            nymphe"</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>
                <para>De même, lorsqu’Actéon entre dans la grotte, il n’est pas décrit ; c’est la
                    vision que les nymphes ont de lui qui est décrite :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses, III,
                        178-180</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« viso nudae sua pectora numphae 
percussere viro subitisque ululatibus omne
implevere nemus » (178-180)</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« Les nymphes dénudées, <emphasis role="bold">apercevant</emphasis> un
                            homme, se frappèrent les seins, et de leurs cris perçants emplirent tout
                            le bois. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>
                <para>La déesse vue n’est pas décrite, c’est l’effet du regard d’Actéon qui est
                    exposé</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses, III, 185</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Is fuit in vultu visae sine veste Dianae »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« Cette rougeur était sur le visage de <emphasis role="bold">Diane
                                aperçue</emphasis> sans vêtement »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>

                <para>Ainsi l’acte vengeur de Diane apparaît comme le résultat direct d’une vision,
                    et d’une vision de cette vision : si Actéon est frappé, c’est pour ne pas
                    raconter ce qu’il a vu :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses, III</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Addidit haec cladis praenuntia verba futurae : 
Nunc tibi me posito visam velamine narres, 
Si poteris narrare licet. »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« Puis il dit ces mot, avant-coureurs de son malheurs: va-t’en donc
                                <emphasis role="bold">raconter que tu m’as vue sans
                            voile</emphasis>, si du moins tu le peux. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>
                <para> Ainsi cette focalisation de la description sur le regard et sur les lieux et
                    les personnages d’où part ce regard ainsi que sur son lien avec la punition
                    vengeresse entraîne une mise en abîme du regard et de la vision, qui est
                    particulièrement théatrale dans la mesure où le theatron, on l’a dit, est
                    littéralement le lieu d’où l’on contemple. Ainsi les <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> mettent en scène, et donc en perspective le regard
                    sur la vengeance et sa contemplation.</para>

            </sect2>
            <sect2>
                <title>Distanciation par la mise en abîme, la surdétermination</title>
                <para> Cette mise en abîme est un procédé caractéristique des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> en général. Par le mélange des genres
                    et la répétitions des thèmes et des schémas narratifs, on obtient avec
                        les<emphasis role="italic"> Métamorphoses</emphasis> une surdéterminations
                    du texte, qui provoque un effet de distanciation à la lecture. Nous avons décelé
                    chez Ovide une esthétique qui rappelait le baroque, avec une surabondance et une
                    exaggération dans l’écriture : nous avons retrouvé cela chez Shakespeare dans le
                    traitement du thème des passions et de la vengeance. Nous pouvoir cet aspect
                    baroque au niveau de la structuration et de la composition des <emphasis role="italic">Métamorphoses.</emphasis>
                </para>

                <para>En effet, cette oeuvre se caractérise par le procédé narratif de la mise en
                    abîme : celui-ci provoque un effet de distanciation comparable à la
                    distanciation théorisée par Brecht comme caractéristique du genre
                    théatral.</para>
                <para>-La répétition des motifs narratifs et mythologiques :</para>
                <para>Au niveau narratif, on observe l’alternance fréquente du récit et du discours
                    –du narrateur- sur le récit. Cette alternance amène parfois à la contradiction
                    des deux: la voix narrative vient juger, critiquer ou commenter le mythe
                    narré.</para>
                <para>On a déjà étudié le mythe d’Actéon au livre III des <emphasis role="italic">Métamorphoses ; </emphasis>on a vu que la voix narrative se mettait en
                    retrait du mythe narré pour en souligner l’injustice et le pathétique (cf I,
                    2).</para>
                <para>Voyons également que le texte peut être qualifié de « surdéterminé »  : la
                    répétition des motifs, notamment, amène à se focaliser davantage sur ce procédé
                    et sur la narration elle-même que sur les mythe narrés. D’où une mise à distance
                    qui va à rebours d’une identification par la lecture et d’une adhésion au récit
                    mythologique.</para>
                <para>Ainsi le titre même de l’ouvrage, les <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis>, suggère que le livre reprend sur quinze livres un
                    même motif, celui de la métamorphose, et de la vengeance qui en est souvent
                    indissociable, dont les mythes sont autant de variations : c’est donc,
                    littéralement, un livre qui traite du changement de formes en d’autres
                    formes.</para>
                <para>D’autre part, la mise en abîme se fait par les nombreux récits enchâssés, qui
                    surdéterminent le récit mythologique.</para>
                <para>On peut voir, à la fin du récit du sort d’Actéon, les commentaires multiples
                    sur ce mythe :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses, III,
                        253-255</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« <emphasis role="bold">Rumor</emphasis> in ambiguo est ; <emphasis role="bold">aliis</emphasis> violentior aequo
Visa dea est, <emphasis role="bold">alii </emphasis>laudant dignamque severa 
Virginitate vocant ; pars invenit utraque causas. »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para> « l’opinion est, là-dessus (le mythe d’Actéon), partagée : certains y
                            voient plus de rancune que de justice, d’autre louent la déesse,
                            approuvent son intransigeante virginité ; les deux partis ont leurs
                            raisons. » </para>
                    </epigraph>
                </blockquote>
                <para>On voit ainsi que le mythe, narré pourtant de manière très picturale et vive,
                    devient immédiatement objet d’un discours, et même de plusieurs, ce qui le met à
                    distance.</para>

                <para>cf l’hypotypose du déchirement d’Actéon par ses chiens :</para>
                <blockquote>
                    <literallayout> « Undique circumstant mersisque in corpore rostris
Dilacerant falsi dominum sub imagine cervi »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>Ils l’encerclent et, enfouissant leurs gueules dans son corps,
                            déchiquettent, sous l’apparence d’un cerf, leur propre maître</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>
                <para>De même, le livre V est en partie mené à travers des narratrices secondes, qui
                    sont les muses : à partir des vers 320, les récit des métamorphoses sont un
                    récit enchâssé dans deux récits : les muses racontent à Minerve le défi oratoire
                    qu’elles ont relevé en récitant des métamorphoses : ainsi le mythe de Cérès et
                    de Proserpine est une récit enchâssé dans celui des Muses mises au défi,
                    anchâssé celui-ci dans le récit premier, qui est celui de la visite de Minerve
                    aux Muses.</para>
                <para>De même, le livre VI est introduit, et donc permis par la réception que
                    Minerve fait des récits des Muses :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses, VI</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Praebuerat dictis Tritonia talibus aures 
Carminaque Aonidum justamque probaverat iram. 
Tum secum « Laudare parum est laudemur et ipsae, 
Numina nec sperni sine poena nostra sinamus. »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« Tritonia avait prêté l’oreille à ces récits des Aonides, apprécié
                            leurs chants ainsi que leur colère. Elle pense alors : « Louer ne suffit
                            pas ; je veux moi aussi des louanges et ne tolèrerai pas que l’on bafoue
                            ma divine puissance impunément. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>
                <para>Ainsi, à travers ces exemples, nous voyons que le récit mythologique, ainsi
                    que la vengeance divine (celle de Diane, celle de Minerve que le récit des muses
                    incite à se venger d’Arachnée) sont mis en abîme et mis à distance.</para>
                <para>On retrouve alors un effet comparable à la distanciation théatrale théorisée
                    par Brecht : dans <emphasis role="italic">Petit organon pour le
                        théatre</emphasis>, Arnold Brecht prône, contre la <emphasis role="italic">Poétique</emphasis> d’Aristote de <emphasis role="italic">mimesis</emphasis> et d’identification par le théatre, une mise à distance
                    de l’acte théâtral lui-même au sein du jeu et de la pièce<footnote>
                        <para>Bertolt Brecht, <emphasis role="italic">Petit organon pour le théâtre
                                suivi de Additifs au Petit organon</emphasis>, Scène ouverte (Paris:
                            L’Arche, 1990).</para>
                    </footnote>
                </para>
                <para/>
            </sect2>
            <sect2>
                <title>Le spectaculaire</title>
                <para>L’aspect, enfin, le plus évidemment théâtral des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis> est sa dimension spectaculaire, sa violence
                    parfois, et cette dimension est intimement liée à la pregnance du thème de la
                    vengeance : on a vu que l’effroi suscité par la vue de <emphasis role="italic">Titus Andronicus</emphasis> était liée au déversement inédit de violence et
                    de sang sur la scène : cet aspect spectaculaire pourrait avoir été hérité des
                        <emphasis role="italic">Métamorphoses :</emphasis>
                </para>

                <para>En témoignent les très nombreux passages descriptifs qui peignent avec
                    précision la violence, voire l’horreur d’une métamorphose ou d’un acte
                    criminel.</para>

                <para>Commençons par le crime de Téré sur Philomèle, qui précisément est repris dans
                    toute sa violence et ses détails dans <emphasis role="italic">Titus Andronicus
                    </emphasis>par Shakespeare. On voit donc l’hypotypose de la langue coupée de
                    Philomèle :</para>

                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, III,
                        555-558</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Ille indignantem et nomen patris usque vocantem 
Luctantemque loqui comprensam forcipe linguam 
Abstulit ense fero ; radix micat ultima linguae,
Ipsa jacet terraeque tremens immurmurat atrae »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« Mais il saisit avec des pinces sa langue rebelle, qui ne cesse
                            d’appeler son père, s’acharnant à parler, et la tranche sauvagement ; la
                            base, tout au fond, tresaille et la langue tombée s’agite en murmurant
                            contre la terre noire. »</para>
                    </epigraph>
                </blockquote>

                <para>On voit ici la vivacité et le détail de la description, qui renforcent
                    l’horreur de la scène. Et cette image poignante est reprise par Shakespeare pour
                    décrire Lavinia mutilée :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>Titus Andronicus, II,
                        3</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Marcus - Alas, a crimson river of warm blood,
Like to a bubbling fountain stirr'd with wind,
Doth rise and fall between thy rosed lips,
Coming and going with thy honey breath.
(…)And, notwithstanding all this loss of blood,
As from a conduit with three issuing spouts,
Yet do thy cheeks look red as Titan's face
Blushing to be encountered with a cloud. »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« Hélas! Un flot cramoisi de sang chaud, pareil à une source qui
                            bouillonne agitée par le vent, jaillit et s’écoule entre les lèvres
                            rosées, suivant le va et vient de ton haleine embaumée.(…) Et,
                            nonobstant tout ce sang que tu perds par ces trois jets béants, tes
                            joues sont empourprées comme la face de Titan rougissant à la rencontre
                            d’un nuage. »</para>
                    </epigraph>

                </blockquote>
                <para>De même, on retrouve ce spectaculaire dans l’hypotypose de la mort de Pyrame,
                    qui se tue en croyant que son amante Thisbé est morte :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Ovide, <citetitle>Métamorphoses IV,
                        121-124</citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« cruor emicat alte, 
non aliter quam cum vitiatio fistula plumbo 
Scinditur et tenui stridente foramine longas
Ejaculatur aquas atque ictibus aera rumpit »</literallayout>
                    <epigraph>
                        <para>« le sang jaillit très haut, tout comme d’un tuyau de plomb endommagé
                            qui se casse et dont la mince fente lance de longs jets d’eau en
                            sifflant, déchirant l’air de ses traits. »</para>
                    </epigraph>

                </blockquote>
                <para/>
                <para>La dimension spectaculaire des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis>, et particulièrement des actes passionnels et
                    venngeurs, Shakespeare s’en fait héritier dans son théâtre ; il l’utilise à la
                    fois comme ressort d’identification et d’adhésion (mimésis), on peut le voir
                        dans<emphasis role="italic"> Titus </emphasis>comme dans <emphasis role="italic">Roméo et Juliette</emphasis>, voire dans des comédies tel le
                        <emphasis role="italic">Songe</emphasis>, mais également comme ressort de
                    distanciation : c’est le cas avec la scène 1, V du <emphasis role="italic">Songe
                        d’une nuit d’été</emphasis>. Devant la cour du duc Thésée, une troupe
                    d’artisans jouent la pièce de <emphasis role="italic">Pyrame et
                        Thisbé</emphasis> : mais tout concourt à faire de la tragédie ovidienne une
                    farce grotesque : les déguisements sommaires des personnages, le travestissement
                    d’un artisan jouant Thisbé, les paroles absurdes et emphatiques des amants.
                    Ainsi on trouve l’acte suicidaire de Pyrame est-il lui-même tourné en
                    dérision :</para>
                <blockquote>
                    <attribution>Shakespeare, <citetitle>A Midsummer night's dream, V, 1, 284-294
                        </citetitle>
                    </attribution>
                    <literallayout>« Pyramus- Out, sword, and wound 
The pap of Pyramus: 
Ay, that left pap, 
Where heart doth hop. 
Thus die I, thus, thus, thus.
Now am I dead, 
Now am I fled,
My soul is in the sky. 
Tongue lose thy light, 
Moon, take thy flight” »
 
« Hors du fourreau, toi mon épée,
Et viens blesser le téton de Pyrame :
Oui, le téton gauche,
Où le coeur bat.
Ainsi je meurs, ainsi, ainsi, ainsi
Me voilà mort, 
Me voilà parti.
Mon âme est au ciel, 
Langue, perds ta lumière, 
Lune, prends ton envol. »</literallayout>
                </blockquote>
                <para>Ainsi on obtient une parodie du spectaculaire et du tragique, par la mise en
                    scène comique et distanciée d’un passage lyrique et tragique des <emphasis role="italic">Métamorphoses</emphasis>.</para>
                <para>Ainsi, nous avons pu étudier la théâtralité des <emphasis role="italic">Métamorphoses </emphasis>ovidiennes, dans leur lien avec le thème de la
                    vengeance et de la violence : Shakespeare s’en inspire pour son art théâtral,
                    pas seulement dans le traitement littéraire de ces thèmes, mais également dans
                    leur traitement dramatique, scénique.</para>
            </sect2>
        </sect1>
    </chapter>
</book>